LIVRES ET CULTURE

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Souvenirs: »Fragment d’une douleur au coeur de Brazzaville » lu par un autre poète

Classé dans : Non classé — 30 juin, 2014 @ 10:18

Noël Kodia-Ramata : Le Poète né d’une Virgule, par Letsaa la Kosso

22 04 2010

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JE N’INVENTERAI RIEN du tout en reprenant les mots de cette éditrice qui avait dit un jour à Alain Mabanckou que le fait d’être bordé par la mer et le fleuve donnait sûrement au Congo tous ces talents littéraires. Oui, il y en a des écrivains dans ce petit pays de même pas 3 millions et demi d’habitants. Noël Kodia Ramata (NKR), auteur, critique littéraire, chroniqueur, ne fait pas exception, me dit-on souvent, de la part de celles (surtout) et ceux qui l’ont lu. De lui, je connais surtout les chroniques sur certains sites (www.congopage.com, www.afrology.com etc.) et sa voix déjà entendue sur RFI, une fois, alors qu’il commentait l’actualité peu après 18 heures… De la poésie, comme je l’ai déjà dit ici à K.N., je ne sais rien du tout. Ni profane ni quoi que ce soit d’autre. C’est à peine si j’ai lu Césaire et Massamba Débat, et encore, parce qu’obligé, vu l’importance de ces deux hommes pour moi. Letsaa la Kosso, qui a lu notre NKR nous propose ici une présentation de son dernier recueil de poèmes, Fragment d’une douleur au coeur de Brazzaville (L’Harmattan, décembre 2009, 7€60, 48 pages). Une présentation qui me fait dire que j’ai intérêt à tourner un peu mes yeux vers la poésie et poser un tout petit mes essais… Franchement, quand on est capable de parler d’un enfant qui chante l’ekongo en dansant le ndombolo, ça ne peut que valoir un arrêt…

Obambé GAKOSSO, April 2010©

 

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LIRE «  Fragment d’une douleur au cœur de Brazzaville » , cinquième publication de ce poète produit de « la virgule d’un homme et d’une femme trahis par leur jeunesse tombé trop tôt dans l’urne de l’amour » c’est entreprendre un voyage à travers la déchirure d’un enfant de Ouénzé fuyant les horreurs d’une guerre qui pue comme le « nkuchi » que chantent les enfants premiers surpris par les premières balles perdues d’une guerre ignomineuse. Le livre de Noël Kodia-Ramata s’ouvre par une Voix-préface qui situe l’auteur, comme un avertissement lancé aux amateurs d’accusations tribalistes tous azimuts : « Le silence plein d’inquiétude s’est déposé comme une chape d’ozone sur Ouénzé ». Très vite l’inquiétude se transforme en bruits : « Des bruits qui rappellent le Congo profond dans sa diversité linguistique. » Il ne  sait pas encore d’où viennent ces bruits qui, cependant, lui rappellent aussi «  son père dont le cordon ombilical rappelle Boko » et sa mère « emmenée jeune dans les méandres de
la Sangha par un mariage interethnique ». Comment « gifler » ce souvenir paternel et maternel qui  le tient encore « dans leurs quatre mains »  lorsqu’à travers  les bruits, les cris de panique et  les coups de fusil, il parvient à entendre cette voix qui crie « Mbonguila Mwana é é é é… ! » 
L’enfant c’est lui, les enfants ce sont les siens. De son « Ouénzé natal bercé par Maduku » il a entendu les cris provenant  du « bras Nord de la ville qui pète le désespoir » ou plutôt de désespoir . Son  Ouénzé natal se réveille surpris par le réveil du Mal. Il faut partir, il faut fuir. Il faut « partir pour sauver le peu d’espoir ». Et le poète part à la dérive, sur le fleuve Congo , où un enfant « au bord du désespoir chante Ekongo en dansant le ndombolo ». Il veut s’embarquer « vers l’autre rive de l’espoir ». Mais, il est difficile d’entamer la traversée par les « Cataractes du Djoué, les chutes de
la Loufoulakari ou les rugissements de la Bouénza » car sans cesse « le Congo passe et repasse derrière
la Mairie ». Il faut prendre une autre route. 
C’est alors que le poète , à travers bois et forêts , tel « un enfant accroché au destin de son frère boiteux qui dansait clopin-clopant le ndombolo de la peur » rencontre à « Boko, les réfugiés » du Djoué. Il veut continuer sa fuite, passer de l’autre côté « du Mayombe mélancolique », fuir « les odeurs des cadavres qui jouent le jeu des vivants », se jeter dans « la mer sous la peau de l’eau du Kouilou qui gonfle sous le vent et le regard lunaire » pour rencontrer « là-bas la paix qui marche sur les trottoirs » et « la nudité du temps qui dort dans l’amphore de la nuit … dans le vent sel-marin des Gorges de Diosso » ! 

Il s’avère impossible pour lui de chasser de ses « globules d’enfant de Ouénzé » la réalité de « cet enfant des quatre coins du Congo », de ce « Congo (qui) m’habite encore avec ses mâchoires de méchant gourou habillé de sang » , et « me regarde encore ce soleil malade posé sur les collines de la Tiémé » car « le soleil … sur les collines de la Tsiémé s’est approché d’Etatolo ». Mort ! Désolation ! Ouénzé s’est vidé de son humus ! 

Au bout de sa fuite, l’enfant de Ouénzé revient à Ouénzé, même si ce n’est qu’en souvenir et regarde devant lui, même si « Le train de la vie sur les rails de la bêtise A laissé sur son passage moult brisures. Et (qu’) à la porte de la vie en étau, Le souffle de l’homme interpelle l’avenir… » 

« Demain est un autre jour… » répète le Poète ! 

Chante l’enfant des quatre coins cardinaux du Congo meurtri. Chant qui libère « La vie (qui) a été capturée par la guerre attentive » et qui « couve encore en nous … contre les hypothèses certaines de l’oubli ». Noël Kodia-Ramata entend ce chant des enfants de Ouénzé, sur les abords de Maduku-Tsékélé, les soirs de claire de lune : « Mama ngani mamba…Tou hénda ku nzari ta nua mamba ! » Et la vie sans relâche convie le Poète aux noces de l’espoir qui renaît: « Maintenant, il faut créer ensemble Pour recoudre l’étoffe de l’amour ensemble, Afin de ne plus guerroyer ensemble, Pour ne pas que Congo crevassé de douleurs Ne se désassemble dans l’oubli du lendemain Car hier, c’était un autre jour, Car aujourd’hui, c’est un autre jour, Car demain, ce sera un autre jour ». 

Letsaa la Kosso, April 2010©

 

« La Curée des Mindjula » (1), de Daniel Matokot

Classé dans : Non classé — 29 juin, 2014 @ 9:13

Un récit dont le sujet est fondé sur la profanation des tombes et l’exhumation des cadavres. Un texte qui lit poésie et fantastique où le héros Ti-Muntu nous relate ses propres aventures au cours desquelles il se confronte à la société des Mindjula. « La curée des Mindjula », un roman qui rappelle l’écriture acide et pimentée de Sony Labou Tansi

 Adepte du mwana foot dans une société hétéroclite, le jeune Ti-Muntu vit avec son oncle Double Tête car orphelin de père et de mère, son oncle et sa femme n’ayant jamais eu d’enfant. Et quand les Mindjula s’apprêtent à attaquer le pays du héros à la recherche d’un soit disant possesseur du « Cœur du Läa », Double Tête envoie son neveu à Mankou. A partir de ce moment, le destin du héros traverse plusieurs péripéties. Les rebelles Mindjula sont pourchassés par un hélico qui survole Bifouiti. Double Tête et sa femme Corps de Sirène prennent le chemin de l’exil. A Mankou où se trouve le héros et où vient de mourir le chef du village, plane après les funérailles de ce dernier, l’ombre fatidique des Mindjula. L’autre oncle du héros, Les Ventres, prend les dispositions pour éloigner celui-ci de Mankou. Mais dans sa « fuite », Ti-Muntu surprend l’équipe des Mindjula dans l’exercice de leur sordide besogne. Surpris à son tour et menacé de mort, il est défendu par son oncle Les Ventres qui serait membre de la confrérie des Mindjula. Mais pour les autres, celui qui a le malheur de croiser les Mindjula doit périr car il risque de trahir. Ayant échappé des griffes de ses assaillants, il se réfugie au village où le couple qui l’a reçu lui demande de quitter les lieux le lendemain car personne n’a jamais échappé à la furie des Mindjula. Mais le bijou mythique et mystérieux qu’il porte à son cou change son destin. Aussi tombe-t-il dans un rêve fantastique plein de rebondissements. A son réveil, il retrouve ses hôtes et son oncle qui l’a mis sous la protection de son ami Neuf Lèvres jusqu’à ce qu’il soit sauvé de la hargne des Mindjula. « La Curée des Mindjula », un roman intéressant au niveau du fonctionnement de sa textualité.

Spécificité des personnages

Les personnages de Daniel Matokot sortent de l’ordinaire que nous livre la plupart des romans congolais où les patronymes des personnages épousent le social et le vécu quotidien de ces derniers. En dehors du nom de « Ti-Muntu, fils d’Ununu, descendant de Kimbembe, du clan de ceux de kawunga » qui nous rappelle l’Africanité de ce dernier, tous les autres personnages sont « chosifiés » par la volonté de l’auteur. Peut-être pour sortir des sentiers battus de la nomination des personnages de roman, sortie déjà annoncée par Sony Labou Tansi dans « La vie et demi » avec Le Guide providentiel et la loque-père. Presque tous les personnages que l’on rencontre dans les aventures de Ti-Muntu ont des patronymes qui s’apparentent à des sobriquets, des appellations qui semblent épouser leur portrait personnalisé. L’appellation par exemple de Double Tête est révélatrice pour l’oncle du héros car, enseignant de carrière, « Les élèves (…), maintenant hauts cadres de l’administration et de la politique, lui ont donné le surnom de Double Tête » (p.36). Aussi pourrait-on supposer que les surnoms de tantine Cœur de Sirène, l’autre oncle du héros, Les Ventres, l’ami de ce dernier Neuf Lèvres, le sheriff Triple-Revolver de Bifouiti sont en rapport avec leurs portraits physiques et moraux. Sur ce dernier personnage, on peut lire : « Le sheriff de la ville s’appelle Triple-Revolver. La première arme est utilisée pour descendre ses ennemis, la deuxième pour tirer dans le dos de ses amis, la troisième sert à consoler les veuves de ses victimes » (p.57). Des personnages-portraits, une fantaisie qui sied bien avec le texte qui se théâtralise à travers le comique de mots qu’ils engendrent.

Rire carnavalesque et satire sociale dans « La Curée des Mindjula »

De l’incipit à la fin ; le texte de Matokot apparait plus théâtral que narratif. Dans un langage sec et incisif, il met à nu quelques vices et défauts de la société africaine de son époque. Presque toutes les couches sociales n’échappent pas à la caricature de l’auteur. Le politique, le fonctionnaire, le peuple nous font rire dans certains de leurs portraits et comportements rocambolesques. Du social, le récit nous révèle « burlesquement » le manque de sérieux de l’acteur politique : « L’année dernière [aux examens et concours] on a ajouté sur la liste le nom du deuxième bureau d’une personnalité politique. Illettrée, la dame n’a jamais mis les pieds dans une salle de classe » (p.40). Comique de mots et de situation lors de son interpellation par un agent du service central des fraudes. Comme le spécifie le narrateur : « Le boukoutage, l’art de brouter [la chèvre broute l’herbe à l’endroit où elle est attachée] est devenu le sport favori des enseignants » (p.42). Et c’est avec un humour acide qu’il dévoile comment les conducteurs de taxi-brousse en règle sont paradoxalement mal vus par les policiers. Une triste réalité au sud du Sahara : « Les agents de l’ordre ne verbalisent que lorsqu’un chauffeur a ses documents en règle. – Ce sont tes papiers que mes enfants vont manger ce soir ? Suis-moi au poste. Ton compte est bon. Un billet de banque (…) glissé dans le creux de la main permet de circuler librement » (p.57).

« La Curée des Mindjula », un texte à trois dimensions

En dehors du fantastique que fait naître la présence des Mindjula, ces personnages craints pour leurs pouvoirs mystiques et leurs rites de profanation de tombes et d’exhumation de cadavres, le roman de Matokot navigue entre théâtre, récit et poésie. La prolifération des dialogues noue emmène dans la théâtralisation du texte. Et dans le récit des aventures du héros, l’auteur se découvre poète comme on peut le constater dans cette description : « La voûte du ciel s’écroule. Les nuages s’estompent en nappe de brume (…). Elles referment l’écoutille du temps et de l’espace, retardant le moment fatidique, jamais désiré du dernier soupir » (p.25). Du style de l’auteur, on peut dire que « La Curée des Mindjula » nous présente un texte théâtralisé, un théâtre violemment lyrique à l’image de celui de Sony Labou Tansi.

Conclusion

Avec « La Curée des Mindjula », se découvre une autre « race » d’écrivains qui apportent une novelle touche de peinture à la littérature congolaise. Avec sa façon d’écrire le kongo en français, l’auteur du roman « La Curée des Mindjula » comme son père spirituel Sony Labou Tansi (2), par l’utilisation obsédante des congolismes et néologismes, a esquinté la langue française qui a perdu une partie de sa virginité. Il lui a enfanté d’autres bâtards sémantiques pour enrichir le vocabulaire francophone. Et le guide de lecture que nous propose l’auteur en additif de l’ouvrage apparait comme un bon support pour lire ce dernier sans difficulté aucune. Avec Matokot, se prépare, en, gestation, l’inachevé de Sony Labou Tansi.

A

(1)     D. Matokot, « La Curée des Mindjula », éd. L’Harmattan, coll. Encres noires, Paris, 2011, 99p.

(2)     Lire « Le rire carnavalesque chez Sony Labou Tansi », éd. L’Harmattan, (Etude critique), Paris, 2011, 118p.

« L’Ingratitude du caïman » (1) d’Isaac Djoumali Sengha

Classé dans : Non classé — 27 juin, 2014 @ 12:26

Un récit à deux niveaux : la brève époque des jeunes Cyril et Serge au début de la guerre du 5 juin 1997 qui laisse la place à une longue analepse qui définit l’histoire on ne peut plus dramatique de l’officier militaire André Mambou. « L’Ingratitude du caïman », un roman qui vient enrichir la littérature congolaise.

Sur les bancs de l’école, le jeune Mambou, encore adolescent, est déjà père de l’enfant qui va naître de son premier amour de jeunesse Marguerite, quand il sera en URSS pour une formation militaire. Et cela après avoir été enrôlés de force dans l’armée, lui et son ami Kabongo, par punition pour indiscipline quand ils sont à l’université de Brazzaville. En séjour en URSS, il épouse la Soviétique Lara avec qui il a deux enfants. De retour au pays, Mambou et son ami Kabongo se confrontent aux réalités sociales du pays. Henriette qui travaille dans les services de Mambou devient la maîtresse de ce dernier. Leurs relations feront que la femme attendra un enfant de lui. Pour ne pas frustrer son épouse Lara qui l’a rejoint à Brazzaville, Mambou demande d’être affecté à Impfondo dans le Congo septentrional. A partir de ce moment, il est rattrapé par le passé et meurtri par le présent. Il est confronté à l’attitude vengeresse de Marguerite, la mère de son premier gosse qu’il reconnaîtra plusieurs décennies après. Au pays, André Mambou et sa petite famille visitent les villes de Loubomo et Pointe Noire. Aussi Lara découvre-t-elle la largesse de la famille africaine. Ayant travaillé comme médecin à Brazzaville et à Impfondo, Lara s’adapte aux réalités de la société congolaise. Et ce sont ces mêmes réalités qui feront que Mambou et un de ses amis Balloux se retrouvent injustement en prison car ne s’intéressant pas à la politique. Sauvés de prison par Kabango qui profite d’un heureux hasard : la libération des prisonniers exigée par Amnesty International et la Fédération Internationale des Droits de l’Homme. Ses prisonniers libérés malgré lui, Birden, le chef de la sécurité d’État qui était à l’origine de leur attestation, ne s’avoue pas vaincu. Le colonel Mamalay, grand ami de Mambou, meurt dans un accident énigmatique. Et cette mort apparaît pour la famille Mambou comme la fin d’un rêve. C’est avec grande douleur que les enfants de Mambou vont réaliser cette perte. Et du récit de la mort de Mamalay, le roman tombe quelques années plus tard dans un autre récit de la mort : celle de l’annonce de la guerre du 5 juin 1997 au cours de laquelle apparaissent Marguerite. Et aussi son enfant Cyriaque aux côtés d’autres jeunes. « L’Ingratitude du caïman », un roman polyphonique où le héros Mambou occupe une grande place, de l’adolescence à l’âge adulte.

André Mambou et Jean-François Kabongo : des souvenirs et des souvenirs

Se connaissant depuis leur adolescence, Mambou et Kabongo affrontent ensemble les péripéties de la vie. Mambou du sud et Kabongo du nord dépassent à travers leur amitié l’absurdité du régionalisme et du tribalisme. Déjà étudiants en 1972, ils sont enrôlés dans l’armée : une punition du chef de l’État qui n’avait pas accepté que l’on désapprouve les militaires de l’époque : « Le jour de la rentrée universitaire (…) en présence de Marien Ngouabi [président de la République], le délégué des étudiants (…) avait critiqué sévèrement l’Armée évoquant son inutilité et son caractère improductif dans un pays sous-développé. Ces propos avaient irrité le Commandant président qui avait aussitôt décrété l’enrôlement de tout étudiant [dont Mambou et Kabongo] en situation d’échec » (p.67). C’est à partir de ce moment que le récit se concentre sur l’image des hommes en uniforme tout au long de son déroulement.

La « militarisation » du texte de Djoumali Sengha

C’est quand Mambou revient de sa formation militaire de Moscou que le récit se focalise plus sur l’image de l’armée. C’est au sein de cette institution que le complot va faire ses victimes. Le colonel Birden-Olécataid, choisi par le pouvoir pour lutter contre les ennemis de la Révolution, s’en prend à Kabongo. Celui-ci est surpris car mêlé injustement à des explosions des bombes qui ont lieu à l’aéroport de Maya Maya. Pour échapper aux turpitudes politiques de Brazzaville, Mambou va travailler à Impfondo. Après Kabongo, Birden s’en prend Mambou. Son ami le colonel Balloux et lui sont victimes d’un complot imaginé par Birden devenu incontournable au niveau de la Sécurité d’État : « (…) on le craignait et surtout. Sur ses ordres, la détention du colonel Balloux et du commandant Mambou fut prolongée » (p.198). Même quand ils sont innocentés pour les attentats de 1982, Birden les inculpent d’attentat à la sécurité de l’État car suspectés avec des prieurs d’avoir fomenté un autre complot. Ils seront gardés à la Cité des Seize de Brazzaville en attendant leur procès. Aussi, la détention de Mambou accentue la « militarisation » du récit. Le colonel Mamalay, celui-là même qui trouve la mort dans des conditions énigmatiques, rassemble quelques jeunes militaires ambitieux afin de libérer Mambou dans un pays en crise : « Mamalay avait rassemblé des jeunes militaires désireux d’assouvir des ambitions personnelles (…) et des officiers supérieurs mécontents de la conduite du pays » (p.245). Et l’image des hommes en tenue apparaît aussi dans les souvenirs de l’ancien combattant, le vieux Landa et à travers les jeunes Cyriaque Mambou et Marc Timboungou dans la parenthèse de la guerre du 5 juin 1997.

La femme dans « L’Ingratitude du caïman »

En dehors de Ma Marie qui a élevé Marguerite, Nani-Judi la domestique de Lara, Paulette la conquête amoureuse du vieux Landa en France, il y a trois femmes qui marquent le destin du héros Mambou qui les a connues toutes sentimentalement. Marguerite est son premier amour de jeunesse. De leur amour, naîtra le petit Cyriaque quand Mambou est en formation militaire eu URSS. Il reconnaîtra l’enfant à son retour au pays. Marguerite, une femme qui connaît une vie sentimentale tumultueuse. Après sa séparation on ne peut plus rocambolesque avec Mambou, elle va vivre en couple avec un certain Gaston après une relation passagère avec Dominique.

Henriette est la maîtresse de Mambou dès son retour de l’étranger. Elle apparaît comme le prototype de la femme africaine. Elle devient « insupportable » quand Mambou lui révèle l’existence de son premier fils, fruit de son amour de jeunesse. Pour sauvegarder son amour pour Mambou, elle demande les services d’un medium qui lui prédit malheureusement le pire. La rupture s’avère totale quand Henriette annonce à Mambou qu’elle enceinte et ne voudrait pas avorter ; une situation qui perturbe le héros vis-à-vis de Lara : « Il résolut (…) de ne rien avouer à son épouse et de mettre une distance dissuasive entre Henriette et lui. Il sollicita une affectation à la garnison d’Impfondo (…). Loin d’Henriette, loin de ce gosse qu’il n’avait pas désiré » (p.30).

Lara la Soviétique, une Européenne à la croisée de deux civilisations. Elle s’adapte vite à la culture congolaise. Médecin, elle est sollicitée par une grande partie de la gent féminine. Les voyages qu’elle effectue dans quelques villes congolaises avec son mari lui font découvrir moult réalités de la société congolaise tels le complot militaire et politique dont sera victime son mari : « (…) elle n’ignorait pas que les rafles et les privations arbitraires de liberté étaient monnaie courante. Mais cette fois, on s’en était pris à son homme » (p.244). Elle découvre une spécificité des us et coutumes du Congo lors des obsèques de son beau-père. Elle est surprise quand elle est empêchée d’être à côté de la veuve dont le comportement paraît bizarre pour elle : « Une des tantes lui apprit que la veuve devait porter, en dessous de son pagne, un morceau de drap blanc dans lequel on plaçait une pièce de vingt-cinq francs » (p.208). Une énigme pour Lara la Soviétique.

« L’Ingratitude du caïman », une autre façon de romancer quelques morceaux de l’histoire congolaise. Dans ce récit, rien ne semble inventé, sauf le scriptural qui se caractérise par l’utilisation de quelques congolismes qui n’entachent pas l’acceptabilité du texte. S’y dévoile le sociopolitique congolais à travers une diégèse dont la dimension référentielle se fonde sur des événements réels de l’histoire du pays de l’auteur. Y sont cités quelques acteurs politiques ayant existé ou qui existent encore tels Marien Ngouabi, Yhombi Opango, Bernard Kolélas, Denis Sassou Nguesso….

(1) « L’ingratitude du caïman », Isaac Djoumali Sengha, L’Harmattan, Paris, 2012,275p.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5è anniversaire de la mort de TATI LOUTARD :

Classé dans : Non classé — 26 juin, 2014 @ 12:10

 

« L’AMOUR DU PAYS NATAL DANS LA POESIE DE TATI  LOUTARD »

(Communication de Noël Kodia-Ramata à la Maison de l’Afrique à Paris le 21juin 2014 à l’occasion de cette célébration)

Parmi les trois grands poètes de la première génération des écrivains congolais : Tchicaya U Tam’Si, Jean Baptiste Tati Loutard et Maxime Ndébéka, l’auteur des « Poèmes de la mer » et des « Racines congolaises » a été le seul qui a affronté les vicissitudes de la société congolaise en restant plus près de ses parents au pays. Tchicaya U Tam’Si a passé presque toute sa vie hors du pays. Maxime Ndébéka vit actuellement en France plus d’une décennie. En passant plus de temps au Congo qu’à l’étranger, Tati Loutard se définit comme l’enfant du terroir. Et cela se remarque dans son œuvre poétique où il exprime son amour pour son pays natal.

***

Les artistes ont toujours chanté le pays natal. Aussi le sentiment d’appartenir à un pays fait partie de la vie d’un homme, à plus forte raison un poète. Dans les textes poétiques de Tati Loutard, tout ce qui est lié à son natal occupe une place considérable. Aussi, la première racine qui s’implante dans le cœur du poète est la mer, l’océan, cette mère protectrice de Ngoyo son terroir. Ngoyo qui l’a vu naître, Ngoyo où il a été enterré, Ngoyo son village natal situé a quelques kilomètres de la ville de Pointe Noire.

L’amour du pays chez Tati Loutard se révèle presque dans toute sa poésie. Pour notre communication, nous nous sommes fondés principalement sur ses premiers textes comme « Poèmes de la mer », « Racines congolaises », « L’Envers du soleil », « Les Normes du temps », pour ne citer que ceux-là, où son amour pour son natal est manifeste.

Son premier recueil « Poèmes de la mer », est un livre dans lequel son enfance se reflète sur les vagues de l’océan. Ici, on peut découvrir dans le poème intitulé « Nouvelles de ma mère » l’enfance du poète au carrefour de l’amour maternel et l’amour de Ngoyo le village de ses parents. Dans « Poèmes de la mer », c’est le natal maritime qui explose dans l’inspiration du poète et qui fait encore penser à son enfance.

L’amour du pays qui constitue la source de son inspiration, ne tarit pas et continue son chemin dans les autres textes. Avec « Racines congolaises », c’est le retour physique au pays après quelques années passées à l’étranger. Et ce retour au Congo est un pari que le poète a gagné sur lu même. Sur les 35 textes qui constituent le recueil, en dehors des aphorismes de la vie poétique qui accompagnent souvent la majorité de ses recueils, 10 poèmes sont consacrés à son retour. Un poème en guise de lettre dédiée à son « grand-frère » Tchicaya U Tam’Si vivant encore en France, décrit l’accueil que le pays lui a réservé. Une évocation de la chaleur qu’il retrouve dans son Congo natal. On peut lire :

« Je suis revenu par une lune maigre; / Ceux qui m’attendaient par la porte d’un nuage, / Tenaient – tout allumés – les torches de leurs dents. / Ce fut pour moi une plus vive lumière que les étoiles / Qui croisèrent longtemps une vue dans le ciel de France ».

 

Et ce sentiment de retrouver le natal de ses ancêtres l’éloigne de plus en plus de cette ambiance hermétiquement fermée qu’il a connue en Occident ; et c’est ce qu’il exprime à son ami René-Claude Lachal dans un poème intitulé « L’Europe infernale » :

 

« C’est impossible, vivre dans un bassin de silence / Au confluent bleu du jour et de la nuit perpétuelle / Quand le soleil se repose et que la lune s’intimide / Au milieu des cendres du ciel / Et que la Ténèbre ne s’est point levée qui  / Pour lui donner cet éclat de diamant qui me distrait ».

 

Tati-Loutard aime tellement son pays que vivre loin de ses parents s’avère parfois pénible et cela devient même impensable pour lui. Aussi, ce sentiment sera exprimé de nouveau avec force quelques années plus tard dans son quatrième recueil, « Les Normes du temps » dan la lettre qu’il adresse à une fille de New York :

 

«  Je t’écris de loin, depuis les bords du Congo / Devant l’Ile Mbamou ; c’est une motte verte / Qui s’est refugiée au milieu des eaux / Pour éviter de tourner avec la terre. / (…) / Je te plains toi, là bas dans le désert / De béton et d’acier / Avec les plus beaux rêves des hommes, / Dans les havresacs des bandits. /  Tu dois avoir peur dans les quartiers perdus / Quand la lune n’est plus au sommet de la nuit. »

 

Mais l’amour du natal, dans l’innocence de son enfance, se manifeste dans « Baobab », texte emblématique dans lequel Tati Loutard retrouve le village de ses ancêtres. Cet arbre séculaire qui jouxte aujourd’hui sa tombe. Déjà de son vivant, le poète interpellait cet arbre. Ce baobab qui symbolisait ses racines congolaises :

 

« Baobab ! Je suis venu replanter mon être près de toi / Et mêler mes racines à tes racines d’ancêtres, / Je me donne en rêve tes bras noueux / Et je raffermis quand ton sang fort / Passe dans mon sang ».

 

Un rêve prémonitoire quand on sait que le poète aura pour dernier demeure le cimetière familial de Ngoyo où se lève, avec majesté, ce grand arbre à qui le poète s’adressait de son vivant.

Dans presque toute sa poésie qui fait allusion à son retour au Congo, Tati Loutard confirme son amour pour son pays où les astres tels le soleil, les étoiles, la végétation, les oiseaux et l’eau font partie intégrante de son terroir Ngoyo. Tous ces éléments sont révélés dans « Racines congolaises ». On peut découvrir :

-          Le soleil :

« Soleil de midi / Etrange calvitie /  Gagnant toute pousse d’azur »

-          Les étoiles :

« Je n’ose plus regarder les étoiles / Dans mes yeux, elles font l’effet du citron »

-          La végétation :

« Baobab ! Je suis venu planter mon être près de toi / Et mêler mes racines à tes racines d’ancêtre »

-          Les oiseaux :

« L’arbre n’avait comme feuillage / Que des ailes d’oiseau »

-          L’eau :

« Les femmes vont parmi les rayons / Portant à la ville leur récolte de poisson / Le Congo passe portant à la mer / Sa fraîche moisson d’herbe et d’eau douce »

 

On retrouve aussi le pays natal dans « L’envers du soleil » à travers le poème « L’appel à ma mère » qui apparait comme une réponse au texte « Nouvelle de ma mère » des « Racines congolaises ». Ici, le pays vit dans le bruit de la végétation et des cris d’oiseaux qui ne quittent pas les souvenirs du poète :

 

« Quand l’ouragan dans la nuit souffle dehors / C’est comme s’il traversait l’aire de son âme, / Avec ce bruit d’herbes froissées, de branches cassées, / Ces cris d’oiseaux arrachés du fond douillet de leurs nids, / Ces plaintes de vagabonds projetés hors de leurs abris, / Sur des chemins caillassés »

 

Et cet amour du pays natal resurgit dans « Les feux de la planète », cinquième recueil de Tati Loutard où une dizaine de textes rappellent la région natale du poète :

 

« Je sors d’un bras coupé de la mer / Et j’entends  / Partout le bruit des vagues / Comme un appel maternel / (…) / J’ai plongé mille fois dans le sel qui virilise / Et d’avoir connu ma semence / Le flot est plus blanc d’écume / J’ai scellé mon cœur dans le calvaire d’un polypier »

 

On peut voir ici comment le poète se fait partie intégrante de la mer (l’océan) qui devient sa mère, sa maman. On ne peut le séparer du monde de l’océan qui lui rappelle aussi la vie de ses ancêtres.

***

En conclusion on pourrait dire que Jean Baptiste Tati Loutard, en dehors de son attachement au Congo, dévoile dans sa poésie d’autres facettes de l’artiste. Son penchant pour ses confrères écrivains et artistes (il a été pendant plusieurs décennies président des écrivains et artistes congolais), son amour pour la vie, son dévolu, son regard d’homme sur la beauté de la femme que l’on doit aimer et  chérir. Des thèmes de réflexion en puissance dans l’œuvre de ce grand poète congolais.

 

« Opération Restore Hope » (1) de Franck Cana

Classé dans : Non classé — 26 juin, 2014 @ 11:37

« Opération Restore Hope », un roman qui révèle une réalité des relations entre l’Occident et le continent africain. Un récit qui se caractérise par l’attitude engagée et engageante du héros-narrateur tout au long de son expérience politique d’immigré en Europe.Franck Cana nous livre un roman multidimensionnel. S’y dégagent l’image de l’homme d’Église et le caractère du dirigeant africain confronté à l’attitude « révolutionnaire » de certains intellectuels de la diaspora. Un tableau on ne peut plus dramatique que nous peint le héros-narrateur qui, à la fin du récit, se projette dans un rêve où les Africains se révolteraient contre tout ce que leur a imposé l’Occident et vivraient dans le meilleur des mondes. Par son anonymat, le héros-narrateur pourrait se voir attribuer toutes les nationalités africaines, tant son discours épouse le panafricanisme.

Le pouvoir politique et l’homme de Dieu

Devant l’attitude colonial du roi Néco VI et certains de ses conseillers qui acceptent la suprématie du Nord sur les pays du Sud dans l’exploitation de leurs richesses, le héros-narrateur, qui est aussi un conseiller de Sa majesté Néco VI, s’oppose à cette exploitation que condamne Dieu. Aussi, mission lui est donnée de contacter des autorités religieuses du Sud. Et son choix va se porter sur un évangéliste de Kinshasa au nom de Jean Oscar Kiziamina Kibila. Celui-ci tire à boulets rouges sur le roi et l’Occident qui a imposé le joug colonial : « A ce stade, ils [les peuples africains] ne peuvent penser à la collectivité ni à l’unité pour se développer et sortir du joug colonial imposé par votre roi Néco VI et les autres nordistes » (p.27). Et quand le pouvoir colonial aura maille à partir avec les travailleurs mécontents d’une entreprise au Cameroun et dont les revendications sont légitimes, le roi demandera le secours de l’évangéliste pour éteindre le feu. Les conseils de ce dernier fondés sur la parole de Dieu, conduiront à la négociation : les salaires des travailleurs seront revalorisés. Du côté des populations, va se manifester l’amélioration de leurs conditions sociales. Tout au long du récit, se dégage une image positive de l’Église. Le héros-narrateur apparaît comme un fervent croyant qui ne cesse de rappeler, à certains moments de ses discours, quelques passages de la Sainte Bible. L’évangéliste est même sollicité par un dirigeant africain dans l’exercice de ses fonctions quand il se rend compte que son pouvoir est menacé. Malade et impuissant devant la mort qu’il sent venir, le chef d’État africain pense trouver son salut dans les paroles de l’évangéliste : « Monsieur le président, je ne pense pas qu’il y ait un problème qui arrive à l’homme et que le Créateur ne puisse résoudre. Nous sommes tous de nature pécheresse et même si les hommes peuvent éprouver du mal à le faire, lui peut nous accorder son pardon, la paix et le salut » (p.184).

L’Afrique néocoloniale, malade de ses dictateurs

Franck Cana n’échappe pas à la thématique de la politique sans cesse développée aussi par les écrivains de sa génération. C’est à travers les personnages du roi Néco VI et de son fils le roi Evil-Mérodac VII qu’il nous révèle la main mise de l’Occident sur le continent, cinquante ans après les indépendances. Au cours d’une assemblée à Londres, des intellectuels de la diaspora épiloguent sur une Afrique riche où les populations sont paradoxalement pauvres. Et cela, à cause de ses dirigeants qui « se laissent contrôler économiquement » par le Nord pour la conservation de leur pouvoir, comme va le confirmer une conférencière européenne en ces lieux : « Les autorités africaines accordent des concessions et des monopoles aux sociétés de l’oncle Sam, de Paris ainsi qu’aux nôtres en échange de la consolidation de leur pouvoir personnel et des pots-de-vin » (p.83). Aussi, protégés par l’Occident symbolisé ici par le roi Néco IV et son fils, les dirigeants africains sombrent dans la dictature pour se maintenir longtemps au pouvoir. Mais au moment où ils se sentent abandonnés par l’Occident, ils reconnaissent leur népotisme qui a laissé le peuple dans la misère, malgré les richesses de leur pays gangrené par l’immoralité fondé sur la franc-maçonnerie et l’abus du sexe. Et le président africain de se confesser devant l’évangéliste : « (…) les péchés de ma vie sont tellement graves parce que je suis arrivé et me suis maintenu au pouvoir par des génocides et des massacres de milliers de nos compatriotes (…). J’ai été un homme de sang » (p.184). Aussi, conseil lui est donné par l’homme d’Église : demander pardon au peuple qu’il a martyrisé pour que sa confession soit acceptée par Dieu. Le président africain accepte alors de restituer au peuple l’argent et les autres richesses amassées frauduleusement. Aussi, le portrait plus ou moins caricatural du président africain qui se livre à l’évangéliste, nous fait penser, à certains chefs d’État du continent dans leur façon de penser et d’agir.

Comme Martin Luther King, le rêve du héros-narrateur

Pour l’auteur, l’Afrique apparaît comme l’étape finale de la cupidité de l’Occident avant qu’elle ne s’ouvre à des horizons plus humanistes. L’effondrement du capitalisme fait que dans « l’Hexagone, [par exemple], les temps avaient bien changé. Les gens n’étaient plus exploités, les salariés étaient désormais payés à leur juste valeur » (p. 219). L’optimisme que dégage le récit, atteint son point culminant quand le héros-narrateur rêve d’une Afrique affranchie de l’Occident : « (…) les États africains avaient quitté l’ONU. Les nouvelles autorités des États francophones mirent fin au franc CFA (…). L’Afrique avait également tourné le dos aux prêts et diktats du FMI et de la Banque mondiale » (p.222). On découvre dans ce rêve le retournement des valeurs ; l’Afrique prospère avec ses infrastructures modernes, rivalise avec le Nord : « le pont route-rail reliant Kinshasa à Brazzaville était opérationnel depuis longtemps ; la lutte contre la pollution était une priorité des instances africaines ; les eaux africaines n’étaient plus pillées nuit et jour » (p.228).

« Opération Restore Hope », un roman engageant et engagé

En décriant les mécanismes coloniaux et impérialistes du Nord contre le Sud, l’auteur de ce roman plaide pour la justice politique et économique que l’Occident devrait mettre en pratique au sud du Sahara. Tout au long du récit, le héros-narrateur apparaît comme un défenseur de la cause africaine. Il participe à Londres à une assemblée sur l’oppression et le pillage du continent noir par les Européens. Dans un groupe d’intellectuels nommé « Forces de changement, il adhère à la dénonciation des mauvais comportements des Arabo-musulmans envers les Noirs. Il est aussi présent à la Conférence organisée par l’université de Bruxelles sur le thème « Quel monde pour demain ? ». A cette occasion il rencontre l’évangéliste Jean oscar Kiziamina Kibila et certains Africanistes tels Bienvenu Mabilémono, Gertrude Malalou-Koumba et Marie-Louise Abia qui luttent pour une Afrique libre, juste démocratique et prospère. Au colloque de Luanda sur une nouvelle gestion de la cité pour les dirigeants de demain, il soutient les propos du président brésilien qui fustige les dirigeants africains.

 

Pour conclure

Roman géopolitique et humanitaire, « Opération Restore Hope » dresse le tableau d’une Afrique martyrisée par la Traite négrière, le colonialisme et ses propres dirigeants dictateurs d’après les indépendances. En terminant son texte par une note optimiste (le rêve d’une Afrique meilleure), l’auteur révèle son panafricanisme et pourrait se définir comme un écrivain progressiste au service du continent.

(1) Franck Cana, « Opération Restore Hope », éd. La Bruyère, Paris, 2013, 233p.

« La Métamorphose du continent noir »(1) de Raclèse Yvon-Mambeket

Classé dans : Non classé — 24 juin, 2014 @ 6:33
 

Presqu’une décennie après « La Danse du diable » (2), le Congolais Raclese Yvon-Mambeket retrouve la passion de moraliser la politique africaine dans « La Métamorphose du continent noir », un roman plein d’optimisme qui s’écarte de la caricature. Ce roman, grandement politique, pourrait annoncer une autre page de l’histoire sociopolitique dans la métamorphose de l’Afrique qui ne dit pas son nom.

De retour au pays où règne en maître un certain Grégoire Tamas, Kether Maza replonge dans la réalité sociopolitique qui le déconcerte. Situation pénible des salariés et retraités, revendications des étudiants qui réclament leur bourse. Comme Kether Maza ne peut s’empêcher de dénoncer la mauvaise gouvernance du pouvoir, il est arrêté par les forces de l’ordre et inculpé de plusieurs chefs d’accusation. Mais la mort étrange du président Grégory Tamas va changer la donne politique du pays. Malgré toutes les tractations politiques que vont mener les héritiers du pouvoir en Terre-d’Afrique contre Kether Maza, ils n’arriveront pas à assouvir leur dessein, ce dernier étant soutenu par la Communauté internationale. Balthazar Malkout, le nouveau patron du pays tripatouille la Constitution tout en gardant le « révolté » Kether Maza en prison. Et devant le malaise socioéconomique du pays, l’aide qu’il demande à la Communauté internationale est conditionnée par la libération de Kether Maza avec ses proches, et surtout par la restauration de la démocratie avec organisation des élections libres et transparentes. Le pays s’ouvre à la démocratie et Kether Maza, soutenu par la Communauté internationale et une grande partie de son peuple, se porte candidat à la présidentielle. Une fois de plus, un complot contre lui échoue. A la grande surprise et malgré ses partisans qui lui demande de « passer en force » pour se maintenir au pouvoir, Balthazar Malkout ne se porte pas candidat, préférant laisser la place à la nouvelle génération. Sans surprise, Kether Maza sera élu au premier tour et avec lui « commence la métamorphose du continent noir ». Kether Maza s’ouvre au monde de la modernité. Et comme le dira le narrateur à la fin du récit, « il est de l’intérêt de la nation de ne laisser personne en marge de la modernité ». Ce roman, riche « politiquement », nous présente trois principaux personnages qui reflètent l’Afrique en mouvement.

Grégory Tamas, l’archétype des dictateurs contemporains africains

Grégory Tamas, un président africain dont la société, comme dans la plupart des Etats du continent, est par le tribalisme, le chômage, le népotisme, la misère des populations qui côtoient l’opulence des dirigeants. Et comme dans tout régime dictatorial, Grégory Tamas a ses hommes de main pour maintenir son pouvoir. Dans cette société dépravée, il n’hésite pas d’utiliser la brutalité pour étouffer les revendications populaires comme celle des étudiants qui réclament leurs bourses et des conditions acceptables dans les campus. Et c’est son ministre de l’Intérieur qui « [aura] carte blanche pour ramener le calme dans les campus » (p.58). Aussi, la dictature et l’arbitraire contre les opposants qui sévissent sur le continent n’épargnent pas le pouvoir de Grégory Tamas. Et quand Kether Maza essaie de critiquer la mauvaise gouvernance de Terre-d’Afrique, il ne peut échapper à la tyrannie du président : « Kether Maza fut arrêté à son domicile (…). L’opération baptisée Grosse patate battait son plein » (p.60). L’homme politique est souvent faible devant le sexe féminin. Le président se « détériore » quand il s’intéresse sexuellement à la miss Okapi Bina découverte toute nue avec ce dernier sans connaissance. Avec cette situation, tout se complique dans le pays. Quand Grégory Tamas meurt à la grande stupéfaction du peuple et u gouvernement, c’est Balthazar Malkout, ancien ministre de la Défense, avec l’assentiment de l’armée, qui succède à la tête du pays.

Balthazar Malkout : de la dictature à l’émergence démocratique

C’est le successeur autoproclamé de Grégory Tamas. Il veut avoir la main mise sur le pays ; aussi, il suspend la Constitution et dissout l’Assemblée, décision que ne va pas accepter Kether Maza. Malgré ses discours, Balthazar Malkout ne peut vaincre la pauvreté dans le pays qui voit ses enfants s’expatrier, à la recherche d’un ailleurs meilleur. Il faut de l’aide pour « redresser » le pays, une aide que la Communauté internationale conditionne par la libération de Kether Maza et ses proches, l’instauration de la démocratie et l’organisation des élections libres. Balthazar Malkout, malgré lui, libère Kether Maza. Déjà populaire avant son arrestation, il devient un héros national et sa libération est fêtée par une population qui ne sait plus à quel saint se vouer. Le pays s’ouvre à la démocratie. Kether Maza qui a de nombreux partisans, ne peut s’empêcher de mettre ses idées politiques au service du pays. Il devient un danger pour le pouvoir qui voudrait l’éliminer ou l’emprisonner. Malgré l’attitude regardant de la Communauté internationale, Kether Maza est poussé à la faute pour que la Justice s’occupe de lui. Il est accusé de terrorisme et d’assassinats avec une organisation terroriste. Mais la mascarade est découverte par le peuple qui se révolte : il demande au gouvernement de libérer Kather Maza et d’organiser de véritables élections démocratiques. Balthazar Malkout est inquiet quand il remarque qu’une bonne partie de l’armée soutient la révolte populaire. Car il y a eu auparavant des incidents au cours de la campagne où il était candidat à sa propre succession. Cette nouvelle situation l’emmène à former un gouvernement de transition pour organiser des élections démocratiques sous l’égide de Nations unies et de l’Union européenne. Même si ses partisans lui demandent de « passer en force » pour conserver le pouvoir, Balthazar Malkout, contre toute attente, ne se porte pas candidat à la présidentielle, préférant laisser la place à la nouvelle génération. Avec lui, commence à s’écrire une nouvelle page de l’histoire politique de Terre-d’Afrique : « [Balthazar Malkout] choisit de se placer au-dessus de la mêlée de toutes les nouvelles forces » (p.170)

Kether Maza : l’image d’une Afrique nouvelle

Le respect de la démocratie par Balthar Malkout ouvre largement la porte du pouvoir à Kether Maza. Salué à l’unanimité par la Communauté internationale et une grande partie du peuple de Terre-d’Afrique, il est élu au premier tour comme président pour un mandat de cinq ans, renouvelable une seule fois. Il annonce une nouvelle ère pour le pays en se présentant comme un leader épanoui et ouvert au monde moderne. Avec lui, se découvre une Afrique qui veut grandir en ayant à la tête des Etats des dirigeants modernes et compétents. Aussi, se remarque chez lui un élan progressiste dans son premier discours quand il annonce : « (…) J’en appelle à un véritable cadre de coopération multilatérale renforcé, à des idées fortes, des actions et des responsabilités. Le parti du développement et de la lutte contre la pauvreté nous contraint à plus d’engagements, d’efforts, de responsabilité, d’initiatives, d’actions et d’innovations » (p.175)

Roman plein de « volonté politique » pour changer l’image des dirigeants africains, « La métamorphose du continent noir » est un cri d’alarme que Raclese Yvon-Mambeket lance aux politiques du continent. Son écriture qui était dure et sonylaboutansienne dans son premier roman, devient plus mature et plus optimiste avec l’attitude de Balthazar Malkout dans l’avènement de la démocratie à Terre-d’Afrique. Avec ce deuxième ouvrage, l’auteur confirme « l’art d’écrire le roman » qui n’a plus de secret pour lui. Son roman, un livre qui annonce la vision politique à l’ère de la démocratie qui devrait « métamorphoser » nos sociétés au sud du Sahara.

(1) Raclese Yvon-Mambeket, « La Métamorphose du continent noir », éd. Hod, Paris, 2012, 197p.
(2) Raclese Yvon-Mambeket, « La Danse du diable », éd. Société des écrivains, Paris 2003, 181p.

« Destin cruel » (1) de Julien Ludovic Kodia

Classé dans : Non classé — 24 juin, 2014 @ 3:05

Jonathan et Eléonore, deux jeunes Noirs sud africains, se rencontrent en Angleterre au cours de leurs études universitaires et tombent amoureux l’un de l’autre. Un amour fort qu’ils concrétisent par le mariage avant de rentrer au pays où ils vont exercer le métier d’enseignant à Durban. Mariage heureux entaché par la stérilité d’Eléonore que tente de « combattre » Jonathan car elle a de la peine à assurer sa féminité sans enfant. L’homme s’entend avec Diana, la sœur aînée d’Eléonore résidant à new York pour que sa femme puisse s’y rendre pour ses vacances. Des vacances au cours desquelles Eléonore pourrait rencontrer un médecin spécialiste pour sa stérilité. Mais elle refuse l’opération de la dernière chance, sa stérilité, une fatalité qui pourrait trouver la solution dans la prière. Aussi, le couple accepte leur condition de foyer sans enfant imposé par le destin et cela malgré le comportement des parents de Jonathan qui souhaiteraient une progéniture pour ce dernier. Les deux époux qui s’aiment malgré le manque d’enfant se remettent à Dieu et espèrent la délivrance dans la prière. Aussi, l’inattendu se réalise mystérieusement quand Eléonore donne naissance à des jumeaux. Un miracle de Dieu pour le couple qui savoure un bonheur éphémère. La mort d’Eléonore consécutive à une hémorragie après l’accouchement est imminente car les médecins n’arrivent pas à l’arrêter et qui concrétise le destin cruel du couple. Le livre de Julien Ludovic Kodia, un roman  qui trouve sa signification dans le triptyque Diana – Jonathan – Eléonore.

Diana une femme pas comme les autres

Diana, une femme militante de l’ANC qui nous rappelle l’Afrique du sud d’avant la fin de l’apartheid. Par son courage, elle brave le pouvoir dictatorial et minoritaire blanc. Traquée, elle s’exile aux Etats Unis où elle continue sa formation politique tout en travaillant : « Diana est gestionnaire dans l’entreprise qui l’emploie. Dès (…) son arrivée aux Etats Unis, elle s’était inscrite dans une grande école de commerce. Concomitamment, elle suivait également des études de sciences politiques dans une l’une des grandes universités de New York » (p.18). A new York, Eléonore découvre en sa sœur une femme de caractère qui continue sa lutte contre l’injustice des Blancs commencée au pays . Dans son combat, elle est beaucoup assistée par de grands noms de la politique américaine. Devant son ami Brown avec lequel elle semble partager partager sentimentalement le quotidien, Diana se montre plus politique que sentimentale ; ce que remarque sa sœur : « De nombreuses femmes de notre mouvement continue la lutte. (…) La femme doit avoir un cœur pour aimer » (p.32). Mais les inquiétudes d’Eléonore vont se dissiper dans l’espace et dans le temps, quand, à son pays au pays, sa sœur lui de son futur mariage avec Brown dont elle serait l’initiatrice : « N’es-tu pas l’artisan de mon bonheur actuel ? (…) J’avais goûté enfin au bonheur ; celui qui ne peut être donné que par l’être aimé, et, dans mon cas ce fut Brown » (p.74).

Le couple Jonathan – Eléonore : l’amour au-delà des limites

Rares sont les couples paisibles sans enfant dans la société africaine. Aussi, Jonathan et Eléonore remarquent que leur amour est fragilisé par la stérilité de cette dernière. Et pourtant malgré cette fâcheuse situation qu’a tenté de remédier l’homme en complicité avec sa belle-sœur de New York,  malgré l’échec de cette tentative, l’amour entre Jonathan et Eléonore restera intacte. Même quand ses parents essaient de le persuader d’avoir des enfants, Jonathan reste imperturbable : « J’aime ma femme papa. Je ne laisserai personne s’immiscer dans la vie de mon foyer » (p.81).  Leur amour réciproque est tellement fort que, pour cet enfant qui semble important pour sa belle-famille et pour l’équilibre de leur foyer, Eléonore n’hésite pas de demander à son mari de trahir une partie de leur amour pour la bonne cause : « Un enfant est toujours un enfant. Qu’il soit fait avec une autre femme ou non. Peut-être que tes parents ont raison. J’accepterai donc de te partager avec une autre, une petite trahison bien sûr qui pourra rétablir l’équilibre de nos vies (…) Va donc, va me chercher cet enfant, notre enfant » (87). Mais l’homme ne se laissera pas faire, leur destin sans enfant étant la volonté de Dieu. Et c’est dans la prière que le couple trouvera sa délivrance. Devant le découragement total de sa femme, Jonathan lui rappelle que « personne ne peut sonder les pensées de Dieu (…).Aussi longue que pourra être [leur] nuit, le jour finira toujours par se lever » (p.89). Leur amour réciproque consolidé par la prière va leur réserver une agréable surprise quand le médecin révèlera à Eléonore sa future maternité : « Ce qui est impossible à l’homme ne l’est pas pourtant pour Dieu. Aujourd’hui j’apprends qu’il n y a pas plus grand médecin que notre Dieu » (p.96). Mais le bonheur qua va procurer la venue des jumeaux au couple sera e courte durée. Le destin fatidique qui poursuit inexorablement Jonathan et Eléonore va faire éclater sa cruauté à travers la mort de cette dernière qui laisse deux enfants dans les bras de sn mari, lui qui, paradoxalement privilégiait l’amour au-dépens de la maternité de son épouse.

Conclusion

« « Destin cruel », un roman qui, dans un langage simple et linéaire, nous plonge dans les méandres de l’amour passion qui brise quelques tabous de la société africaine, telle l’acceptation de la stérilité dans le couple. Et comme il est spécifié sur la quatrième de couverture du livre, « Destin cruel », une histoire forte et émotive où se mêlent amour et souffrance ». ? Un récit vif et alerte qui montre que l’auteur est plus qu’un romancier.

Ludovic. Julien Kodia, « Destin cruel », éd. Edilivre, Paris, 119p

« Les dieux de Zéno » (1) de Benjamin Mankédi

Classé dans : Non classé — 24 juin, 2014 @ 10:48

Miroir du sociopolitique africain, « Les dieux de Zéno » Benjamin Mankédi nous fait revivre l’intolérance du politique vis-à-vis des chevaliers de la plume. Un récit où se mêlent drame, amour, pardon divin et caricature des politiques africains confrontés au courage des larges masses populaires.

« Les dieux de Zéno » est l’histoire du journaliste Roberto qui, après avoir assisté à la présentation d’un livre subversif d’un certain Marco Tama et publié un article incendiaire qui a provoqué l’agitation dans le pays, se trouve confronté au pouvoir. Au cours d’un dîner offert par le richissime Juanito, Roberto fait la connaissance de Barbara, une femme des Renseignements à Zéno. Naïf, Roberto tombe amoureux de la jeune femme, ne sachant pas qu’elle travaille pour le pouvoir. En sa compagnie dans la ville, Roberto est interpellé par des hommes en voiture qui le kidnappent. Emmené à la Prison Noire, le journaliste comprend qu’il se retrouve dans ces lieux pour avoir écrit « des choses enquiquinantes pour le pouvoir ». Aussi, il devient le héros du peuple pour avoir fait trembler les dieux de Zéno. Après un séjour d’une année en prison qui a affecté sa mère, Roberto est libéré mais se promet de ne jamais renoncer à la lutte déjà engagée. Mais il ne peut goûter les fruits de sa lutte. Tout se précipite pour lui quand il retrouve Barbara. Celle-ci se donne la mort avec l’arme de son amant Juanito pour avoir trahi Roberto en étant au service de la police secrète du pouvoir. Quand Roberto retrouve sa mère Monica qui a tant souffert de son incarcération, leur joie des retrouvailles est de courte durée. Des sbires envoyés par le pouvoir assassinent Roberto qui trouve la mort dans les bras de sa mère. Et quand celle-ci meurt seule dans sa maison, emportée par une crise d’hypertension, les habitants de son quartier ont vaincu la peur et se sont armés. Commence alors une rébellion qui va se transformer en insurrection dirigée par une certaine Mariana, amie de la défunte Monica. Et c’est dans ces troubles que Juanito est tué paradoxalement au combat par ses propres guerriers. S’ouvre alors une nouvelle page pour le peuple de Zéno qui immortalise Monica dont la biographie sera écrite par son amie Mariana. « Les dieux de Zéno », un roman qui révèle, à travers ses hommes et femmes, quelques tristes réalités des sociétés contemporaines africaines.

Journalisme et politique en Afrique

Pour avoir voulu bien faire son travail, Roberto se confronte au cynisme de la classe politique qui considère souvent les journalistes comme des agitateurs. A Zéno, notre journaliste ne pourra pas échapper à cette monstrueuse réalité. Au cours d’un conseil de ministres, « les dieux de Zéno proclament l’autodafé des articles de Roberto. L’imprimerie est mise sans séquestre et placée sous la surveillance de la Garde Prétorienne (…). Roberto pour avoir rédigé des phrases contraires à l’image de Zéno répondra de sa témérité ». (p.19). A partir de ce moment, commence le calvaire du héros, ainsi que celui de sa mère Monica qui ne pourra supporter l’offense faite à son fils. Aussi, pour le punir parce qu’il a méprisé les dieux de Zéno, Roberto est jeté en prison. Douze mois de détention ne l’empêchent pas de divorcer d’avec la plume. Après un trimestre en cellule, l’encre et le papier ne cessent de hanter sa conscience : « Roberto se trouve dans la solitude forcée durant quatre mois déjà. Impossible d’écrire. Pas de papier et de stylo (…). L’envie d’écrire se saisit de lui » (p.36). Mais la grandeur du journaliste se révèle d’une façon incisive à travers le narrateur qui personnifie la prison : « Si la prison était un être humain, elle serait aussi méprisable et répugnante que ceux qui ont tué la liberté. Je n’ai ni le papier, ni le stylo de l’homme. Cependant j’ai eu en moi le papier et la plume donnés par la nature » (p.36).   On découvre dans ce roman la liberté de presse qui apparaît comme une arme terrible que craignent les dictateurs comme on le remarque chez les dieux de Zéno. Sorti de la prison, Roberto veut retrouver son « amour » Barbara qui était à l’origine de ses malheurs, ainsi que sa mère qui n’avait cessé de penser à lui pendant son incarcération.

Les femmes dans le destin de Roberto

Il y a deux principales figures féminines qui occupent la place dans l’univers diégétique qui définit l’étrange destin de Roberto dans l’exercice de son métier de journaliste. Quand les portes de la prison lui sont ouvertes, la première femme qu’il veut rencontrer est Barbara, celle-là même qui l’avait « laissé tomber » dans les mains des sbires du pouvoir. Et dans leurs retrouvailles, se clarifie la trahison de cette dernière qui était au service la police sécrète du pouvoir en connivence avec son amant Juanito. Incapable de s’assumer devant l’homme qu’elle a aimé et qu’elle a trahi, elle se donne la mort avec l’arme de son amant Juanito dans la chambre de celui-ci. Barbara morte, Roberto pense retrouver sa mère. Mais au moment où mère et fils sont dans la joie et le bonheur de leurs retrouvailles, des hommes armés par le pouvoir tirent sur Roberto qui meurt tragiquement dans les bras de sa maman. Femme de Dieu, Monica « sollicite le pardon divin en faveur de l’homme », celui-là même qui a fait du mal à son fils. Secoué par la mort de sn fils et malmenée par un groupe de malfrats qui voudraient la dévaliser car femme commerçante, Monica ne peut supporter cette nouvelle humiliation. Elle est emportée par une crise d’hypertension. Après sa mort, consécutive à celle de son fils, finie, contre toute attente, la peur dans le pays et éclate une rébellion dans le quartier où les gens se sont armés. Et cette rébellion de se transformer en insurrection que va diriger Mariana, une autre femme amie de Monica, dont la témérité éclate au grand jour. Dans ce tumulte, Juanito est tué par ses guerriers au combat.

Les dieux de Zéno, des archétypes de certains dirigeants africains ?

Pendant que le livre de l’écrivain Marco Tama qui se définit formellement comme une mise en abyme met en relief l’amour entre les humains, à Zéno les hommes portent paradoxalement en eux le triomphe de la haine : « Sont accusés de conspiration et exécutés au petit matin ceux qui se réunissent nuitamment pour chanter l’hymne de la vie » (p.11). Comme dans certains pays du continent, les dieux de Zéno ne vont pas accepter la critique, en particulier, celle qui vient de la presse. Pour avoir critiqué l’injustice sociale, « Ils [les dieux de Zéno] vivent leur temps. Mais un jour le temps leur imposera sa loi » (p.13), Roberto sera arrêté manu militari et jeté en prison : « Brutalement Roberto est ceinturé, immobilisé et menotté (…) La violence prend fin avec le claquement des portières de la voiture » (pp.23-24). Ce livre, un roman qui signifie l’actualité politique africaine qui, depuis le soleil des indépendances, continue à révéler une « Afrique mal partie », comme l’avait prédit René Dumont.

Pour conclure

Encore un roman qui révèle l’afro-pessimisme qui devrait interpeler les politiques africains qui se comportent comme les dieux de Zéno dans des États qui ont été désignés comme des républiques juste après les indépendances. Le récit de Benjamin Mankédi, un livre qui pourrait s’engager dans la lutte contre la dictature sur le continent. Et comme le pense l’universitaire Aimé Dieudonné Mianzenza sur sa quatrième de couverture, « Les dieux de Zéno » est l’histoire d’un pays dirigé par des hommes qui croient être des dieux sans foi ni loi ».

(1) Benjamin Mankédi, « Les dieux de Zéno », éd. Cesbc, Evry, 2013, 89p.

Témoignage : 5è anniversaire de la mort de J.B. Tati Loutard,

Classé dans : Non classé — 23 juin, 2014 @ 6:14

Un grand homme de lettres venait de nous quitter il y a 5 ans, plus précisément  le 4 juillet 2009. Jean Baptiste Tati Loutard, le guide de mes premiers pas littéraires. Jean Baptiste Tati Loutard, mon professeur de littérature à l’Université Marien Ngouabi. Jean baptiste Tati Loutard, mon président à l’Union nationale des écrivains et artistes congolais (UNEAC). Jean Baptiste Tati Loutard, un homme de culture que jamais je n’oublierai.

I. Souvenirs, souvenirs

Difficile de témoigner pour un doyen que l’on a connu dès ses premiers pas dans la création littéraire. Dès les années 70 quand je te présente mon premier recueil de poèmes « Métamorphoses », tu me reçois dans ton bureau de travail quand tu exerces les fonctions de doyen de la fac des lettres à l’Université de Brazzaville qui deviendra par la suite Université Marien Ngouabi. A la fin de notre discussion, tu me dis curieusement que j’imite la poésie de Senghor et tu cites un vers de celui-ci. Timide et marqué par ta simplicité, je ne sais que te répondre. Je n’avais jamais la poésie de ce dernier et je le ferai après cette remarque. J’avais tellement lu tes textes, surtout « Poèmes de la mer » ; « Racines congolaises « et « L’Envers du soleil » que mon ami Léopold Pindy Mamansono, en publiant mes premiers poèmes dans sa « Nouvelle génération de poètes congolais »  en 1984 y notera, à propos de ma modeste poésie ce qui suit : « De fait, tout le recueil de Noël Kodia-Ramata est bâti, de point de vue architectural, sur le modèle des « Racines congolaises » et de « l’Envers du soleil » de son maître J.B. Tati Loutard. Même les thèmes abordés se répercutent comme les échos loutardiens de « Poèmes de la mer » et des « Normes du temps ».

En me relisant, j’avais découvert que Pindy Mamansono avait effectivement raison car la mer que j’avais découverte enfant dans les bras de ma grand-mère maternelle, était encore vivante en moi. Cette dernière avait fui le vacarme des locomotives de Marchand, aujourd’hui Missafou pour le bercement de l’océan Atlantique. Depuis mes années d’université, nous ne nous sommes jamais quittés, même pendant ta traversée du désert de 1992 à 1997. Tu me recevais chez toi dans le quartier de la Cathédrale comme un membre de la famille. J’ai adhéré à l’UNEAC grâce à toi. J’ai eu à lire toutes tes œuvres poétiques et narratives car tu m’avais découvert critique littéraire et m’avais dédicacé toutes tes ouvrages en dehors du « Masque du chacal » sorti au moment où je ne me trouvais plus à Brazzaville. Je t’ai fait une grande surprise en publiant une étude critique sur ton œuvre, intitulé « Mer et écriture chez Tati Loutard, de la poésie à la prose » en 2006, chose qui n’avait jamais été faite par un compatriote. La première ébauche de ce travail fut « regardée » par le docteur Tchichelle Tchivéla qui m’encouragea dans mon projet. Quand il le fallait, je ne manquais pas de vous faire découvrir, toi et ton œuvre, par l’intermédiaire de la presse internationale comme le magazine panafricain « Afrique Education » dont tu admirais la rubrique « Arts et Lettres ». .

Voici bientôt moult années que j’ai quitté le pays pour un travail littéraire au bord de la Seine. Notre dernière « rencontre » se situe autour de ton message de félicitations pour la publication de « Mer et écriture ». J’ai aussi fait comme toi en passant de la poésie au roman avec « Les Enfants de la guerre » et « Un journal blanc sous le soleil de l’équateur ». ..

Beaucoup de compatriotes écriront sur toi, sur ton œuvre, mais je reste toujours accroché à ta biographie romancée de Joël Planque, sans oublier les réflexions pertinentes de M. et Mme Chemain de l’Université de Nice sur ton œuvre et la préface de mon ami Boniface Mongo Mboussa qui ouvre « Mer et écriture ». Mais après des visions occidentales de ton œuvre, il fallait une autre présentation de celle-ci faite avec un regard du pays, et nous l’avions réalisée, Mongo Mboussa et moi. Je ferme la boîte de mes souvenirs (il y en a tellement trop) avec ces lignes prémonitoires des « Nouvelles chroniques congolaises » quand tu écrivais: « Molangui était dans le sommeil comme un noyer au fond d’un puits. La mort pouvait passer le prendre sans craindre la moindre résistance ».

Et quand je me rappelle encore que tu devrais préfacer notre « Dictionnaire des œuvres congolaises » en chantier. Hélas ! Mais le professeur Jacques Chevrier que tu connaissais bien avait accepté de le faire. Paix à ton âme !

II. Le dernier roman de J.B. Tati Loutard

Deuxième roman de J.B. Tati Loutard après « Le Récit de la mort », « Le Masque de chacal » publié à Présence africaine en 2006, apparaît comme un autre pan de la réalité sociopolitique du Congo esquissé déjà dans les précédentes proses narratives. Et il n’est pas étonnant de voir Dozock rimer avec Touazock du « Récit de la mort ». De la prose loutardienne, on remarque que ce sont les personnages du terroir qui sont partout omniprésents dans toutes les histoires qui nous sont rapportées. Même s’ils ont pris de l’âge, des « Chroniques congolaises » au « Masque du chacal ».

Dozock, ce journaliste incompris et qui décide d’œuvrer pour la liberté de presse, se voit bousculer par les réalités sociopolitiques de son pays. Plus près de nous, les personnages de Tati Loutard évoquent le « quotidien d’aujourd’hui » avec toute son effervescence qui définit ce que nous vivons et ce que nous avions vécu à peine. A la Maison de la Télévision où il est pris à partie par son directeur qui soutient le nouveau régime, Dozock se voit désavoué moralement. Il pense même à démissionner de son travail. Mais le repos, à lui imposé par son chef pour avoir soit disant mal présenter son journal télévisé, le pousse à opter pour une véritable presse démocratique. Et le soutien qu’il a de la part de « Reports sans frontières » quand on va l’incarcérer, ne fera que fortifier sa volonté. Ainsi, il se propose de créer son journal après sa mise à pied. Alors, il se voit comme accompagné par le « masque du chacal » qu’il avait hérité de son oncle adoptif, cet homme qui n’avait jamais eu d’enfants de son vivant. Après les difficultés de quelques jours passés en prison, seule l’image de sa femme semble le protéger. Mais le héros tombe de nouveau dans la dépression quand sa femme devient, quelque temps après, la secrétaire du maire de Brazzaville.

Dans cette ville où la chasse au sexe féminin se constate dans le milieu politique, Dozock doute de la fidélité de sa femme, malgré l’assurance qu’elle lui éprouve mais qui est émoussée par la présence des billets de banque qui dorment dans son sac à main. Déchiré entre la volonté de connaître la réalité et la crainte de perdre sa femme, Dozock tente de noyer son malheur dans l’alcool pour oublier sa détresse. Marqué par la venue inattendue en pleine nuit d’un ami journaliste traqué par le pouvoir, traumatisé par le départ du toit conjugal de sa femme après une dispute, Dozock se voit abandonné à lui-même. Mais il est sauvé de justesse après la réconciliation avec sa femme qui l’aime toujours malgré sa jalousie mal placée. La mort de la mère de cette dernière donne un autre tournant à la vie du couple, surtout quand ils vont découvrir le testament de la défunte qui s’opposait paradoxalement à leur union et qui leur demande de se marier. Soutenue moralement et matériellement par son homme à la mort de sa mère, Mouna devient la complice de son mari dans la mise en œuvre de leur projet du journal. Aussi son soutien moral est manifeste au tribunal de Brazzaville pendant un procès qui met en cause un confrère journaliste. Il s’implique aussi par son professionnalisme dans le travail de l’Avocat défenseur de ce dernier qui gagne le procès.

Dozock, son ami Marc qui vient d’être libéré et l’Avocat décident de travailler ensemble pour la liberté de la presse en s’ouvrant aux ONG internationales. Considéré comme élément dangereux par le pouvoir en place, surtout après son passage au tribunal de Brazzaville, son chef Malibou tente de le noyer devant son ministre de tutelle. Un piège se confectionne quand il est invité à la Télévision pour une interview. Devant la caméra, Dozock prend partie pour les journalistes congolais dont les mauvaises conditions de travail poussent ces derniers à la prostitution des médias. Il démontre ensuite que la presse privée est aux mains d’anciens journalistes sous la houlette de certains hommes d’affaires et de dirigeants politiques. Mais l’interview du héros va atteindre une autre dimension quand il sera brusquement rejoint sur le plateau par son ancien chef Malibou qui se propose de débattre avec lui. Mais devant le calme et la sérénité de Dozock ainsi que la pertinence de ses idées, Malibou ne peut se contrôler et son caractère d’homme violent se dévoile au grand jour. Croyant avoir bien agi pour faire plaisir au ministre, il est paradoxalement révoqué de la Maison de la Télévision et remis à la disposition de la Fonction publique. Commence alors une nouvelle vie pour le héros et sa femme. Aidé par une banque de la place et la publicité gratuite consécutive à son passage à la Télévision, il concrétise son projet en lançant le premier numéro de son journal au titre révélateur, L’Eveil.

« Le Masque de chacal », un récit qui confirme le roman-réalité congolais dont le secret semble être jusqu’aujourd’hui dans l’écriture de Tati Loutard. S’il y a un prosateur dont l’inspiration baigne toujours dans les réalités du terroir, c’est bien Tati Loutard. Il habite le Congo comme le Congo l’habite.

Vraisemblance dans le récit

« Le Masque de chacal », contrairement aux autres récits de l’auteur qui s’éparpillent dans plusieurs villes congolaises tels Pointe Noire, Dolisie, soutient des aventures qui se déroulent à Brazzaville que l’auteur nous présente avec une nette objectivité sur fond de connaissances géographiques et sociologiques approfondies. Cette ville de Brazzaville qu’il nous présente, dégage encore les effluves des dernières années : « Ce jour-là, Dozock était resté tard dans le bureau. Il avait écrit un article sur les leçons à tirer de la guerre de juin 1997. Il s’était interrogé sur les raisons profondes qui avaient poussé des Congolais à prendre les armes contre eux-mêmes » (p.71). L’auteur élabore son histoire avec les ingrédients qu’il ramasse autour de lui car faisant partie de son quotidien, des ingrédients dont il a eu à vivre les manifestations physiques et morales. Tout se passe dans Brazzaville qu’il connaît comme le fond de sa poche. Ainsi, les lieux comme la Tour Nambemba et la Cathédrale Sacré-Cœur (p.8), Poto-Poto et le port de Yoro (p.9), l’église Saint Esprit p.(74), le rond-point de Poto-Poto (p.82), la Cathédrale et l’Hôtel de ville (p.91), le Cimetière du Centre-ville dans le quartier de la Maison d’Arrêt non loin du complexe d’habitation de ce que fut la compagnie aérienne Air Afrique (p.114)… sont des réalités géographiques qui appartiennent bel et bien à la capitale du Congo. Et le Congolais lambda peut « suivre » les personnages du roman à travers la ville de « Brazzaville-fiction » qui fait écho à « Brazzaville-réalité ».

Mais dans ce vraisemblable de l’univers diégétique, se révèle, en dehors de la situation géographique, quelques réalités sociales et sociétales des Congolais dans Le Masque du chacal. Comme dans la plupart de ses récits, Tati Loutard se définit à certains moments comme le secrétaire de la société congolaise dont il semble bien connaître les us et coutumes. Les confrontations interethniques, la vie on ne peut plus énigmatique des hommes politiques, la démocratie naissante au niveau de la presse qui se voudrait libre, voilà quelques aspects réels de la société qui se dévoilent dans ce roman. Celui-ci ne puise ni dans le passé, ni dans ses souvenirs lointains, mais dans le présent des événements qui sont encore frais dans sa mémoire. Aussi l’attitude de Dozock vis-à-vis de sa femme quand celle-ci devient la secrétaire du maire entre dans le normatif de l’inquiétude de l’homme qui craint d’être cocufié. Surtout que les dirigeants politiques ne respectent pas les femmes des autres : « Quand Dozock la vit [Mouna sa femme] quitter la maison pour se rendre au travail, son visage s’assombrit (…) Que lui voulait le maire ? Ces gens de la classe politique ont l’argent et les honneurs. Ils ont maîtresses, épouses, enfants » (p.42). Comme dans la plupart des récits de l’auteur, la mort devient une obsession qui rappelle la réalité congolaise dans la façon de gérer ce phénomène. Dans Le masque de chacal, elle apparaît à travers le personnage de la mère de Mouna. Et le décès de cette dernière dévoile au lecteur l’attitude du beau-fils devant la mort de sa belle-mère. Comme tout Congolais, Dozock s’y implique moralement et matériellement comme le demande la tradition : « Il devait consentir des sacrifices financiers pour améliorer son image auprès de ses beaux-parents (…) Il s’endetterait même lourdement pour être à la hauteur des obsèques et une sépulture susceptible de lui attirer la sympathie » (pp.123-124).

Quand on se réfère aux autres récits de l’auteur après la lecture du roman, on constate qu’il y a trace d’intertextualité aux niveaux social et géographique des éléments rapportés presque dans toute sa prose. Aussi, on pourrait aussi définir Le Masque de chacal comme une « chronique congolaise ».

Roman et poésie dans « Le Masque de chacal »

Ecrit dans un style à mi-chemin entre le romanesque et le poétique, Le masque de chacal révèle l’écriture « juste et traditionnelle » de l’auteur. Il n’ose pas « tordre le cou » à la langue française à l’image des de ses confrères comme Sony Labou Tansi, Henri Lopes et Tchicaya U Tam’Si. Dans ses récits, il se voit toujours rattrapé par son premier violon d’Ingres, la poésie, surtout au niveau des descriptions. Voici quelques segments textuels qui rappellent que le romancier est avant tout un poète.
« L’eau étalait ses œuvres bleues et vastes, comme sa peau que granulait une brise légère » (p.54).
« Au premier coq, première nouvelle. Le jour s’annonçait. La nuit se déclarait au-dessus de la ville. Ses lambeaux traînaient le long des ruelles profondes du quartier de la cathédrale » (p.63)

« La petite poussière de soleil (…) s’était soudain volatilisée » (p.131).
Et de tels élans poétiques sont souvent rencontrés par le lecteur au fur et à mesure qu’il passe de page en page. Tati Loutard arrive à faire un mariage agréable entre le romanesque et le poétique dans ses récits.

La part du bestiaire dans « Le Masque de chacal »

Souvent fondé sue le réalisme congolais et surtout sur le thème de la mort, le récit de Tati Loutard, après un tour dans le surnaturel dans Fantasmagories, donne une place remarquable au bestiaire. Le chacal dont le masque rappelle au héros le temps passé avec son oncle, révèle une réalité congolaise : la complicité qui existe ente le neveu et l’oncle, surtout si ce dernier n’a pas eu d’enfants dans sa vie : « Tout se mélangeait dans sa tête, comme au temps légendaires où les hommes et les bêtes ont des rôles et des actions interchangeables, à l’infini. Ce chacal, c’était l’esprit de son oncle qui devait chaque fois lui rappeler le commerce intellectuel et spirituel qu’ils avaient entretenu tous les deux, du vivant de cet homme qui avait semé en lui l’espérance d’une réussite sociale » (pp.189-190). Ainsi dans ce texte qui n’est autre que l’histoire de Dozock qui mène un combat acharné pour la liberté de la presse jusqu’à la victoire après moult tractations, revient à tout moment l’image obsédant des corbeaux. Ces oiseaux de mauvais augure apparaissent de temps à autre dans la vie du héros.

« Sur la plus haute branche de la clôture voisine, deux corbeaux, côte à côte, entreprirent un duo. Leurs croassements arrêtèrent Dozock » (p.37)

« Dozock entendit le premier cri du coq (…) S’ensuivirent quelques babillements. Puis les corbeaux se mirent à croasser » (p.167)
« Une nuée de corbeaux vola au-dessus de sa tête » (p.190)
Ces oiseaux ne symbolisent-ils pas les difficultés (problème au travail avec son chef, crise conjugale dans son foyer, bref séjour en prison, mort de l’oncle puis celle de sa belle-mère) affrontées par le héros avant de s’ouvrir une vie heureuse avec la parution de son journal et le mariage avec sa femme dicté par le testament de sa belle-mère ?

Pour conclure

Véritable autopsie sociopolitique du Congo qui se fonde principalement sur la lutte que mène le héros pour la liberté de la presse, « Le Masque de chacal » appartient à un écrivain que l’on ne peut plus présenter car ayant marqué la littérature au niveau continental. Avec une dizaine de recueils de poèmes, trois recueils de nouvelles et deux romans, Tati Loutard apparaît comme l’un des écrivains congolais le plus remarqué par la critique. Son œuvre se situe dans le modernisme tout en ne bousculant pas paradoxalement l’académisme de son style qui fait écho à la médaille de vermeille du Rayonnement de la langue française à lui décernée par l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.

« L’Ingratitude du caïman » (1), d’Isaac Djoumali Sengha

Classé dans : Non classé — 22 juin, 2014 @ 12:35

 

Un récit à deux niveaux : la brève époque des jeunes Cyril et Serge au début de la guerre du 5 juin 1997 qui laisse la place à une longue analepse qui définit l’histoire on ne peut plus dramatique de l’officier militaire André Mambou. « L’Ingratitude du caïman », un roman qui vient enrichir la littérature congolaise.

Sur les bancs de l’école, le jeune Mambou, encore adolescent, est déjà père de l’enfant qui va naître de son premier amour de jeunesse Marguerite, quand il sera en URSS pour une formation militaire. Et cela après avoir été enrôlés de force dans l’armée, lui et son ami Kabongo, par punition pour indiscipline quand ils sont à l’université de Brazzaville. En séjour en URSS, il épouse la Soviétique Lara avec qui il a deux enfants. De retour au pays, Mambou et son ami Kabongo se confrontent aux réalités sociales du pays. Henriette qui travaille dans les services de Mambou devient la maîtresse de ce dernier. Leurs relations feront que la femme attendra un enfant de lui. Pour ne pas frustrer son épouse Lara qui l’a rejoint à Brazzaville, Mambou demande d’être affecté à Impfondo dans le Congo septentrional. A partir de ce moment, il est rattrapé par le passé et meurtri par le présent. Il est confronté à l’attitude vengeresse de Marguerite, la mère de son premier gosse qu’il reconnaîtra plusieurs décennies après. Au pays, André Mambou et sa petite famille visitent les villes de Loubomo et Pointe Noire. Aussi Lara découvre-t-elle la largesse de la famille africaine. Ayant travaillé comme médecin à Brazzaville et à Impfondo, Lara s’adapte aux réalités de la société congolaise. Et ce sont ces mêmes réalités qui feront que Mambou et un de ses amis Balloux se retrouvent injustement en prison car ne s’intéressant pas à la politique. Sauvés de prison par Kabango qui profite d’un heureux hasard : la libération des prisonniers exigée par Amnesty International et la Fédération Internationale des Droits de l’Homme. Ses prisonniers libérés malgré lui, Birden, le chef de la sécurité d’État qui était à l’origine de leur attestation, ne s’avoue pas vaincu. Le colonel Mamalay, grand ami de Mambou, meurt dans un accident énigmatique. Et cette mort apparaît pour la famille Mambou comme la fin d’un rêve. C’est avec grande douleur que les enfants de Mambou vont réaliser cette perte. Et du récit de la mort de Mamalay, le roman tombe quelques années plus tard dans un autre récit de la mort : celle de l’annonce de la guerre du 5 juin 1997 au cours de laquelle apparaissent Marguerite. Et aussi son enfant Cyriaque aux côtés d’autres jeunes. « L’Ingratitude du caïman », un roman polyphonique où le héros Mambou occupe une grande place, de l’adolescence à l’âge adulte.

André Mambou et Jean-François Kabongo : des souvenirs et des souvenirs

Se connaissant depuis leur adolescence, Mambou et Kabongo affrontent ensemble les péripéties de la vie. Mambou du sud et Kabongo du nord dépassent à travers leur amitié l’absurdité du régionalisme et du tribalisme. Déjà étudiants en 1972, ils sont enrôlés dans l’armée : une punition du chef de l’État qui n’avait pas accepté que l’on désapprouve les militaires de l’époque : « Le jour de la rentrée universitaire (…) en présence de Marien Ngouabi [président de la République], le délégué des étudiants (…) avait critiqué sévèrement l’Armée évoquant son inutilité et son caractère improductif dans un pays sous-développé. Ces propos avaient irrité le Commandant président qui avait aussitôt décrété l’enrôlement de tout étudiant [dont Mambou et Kabongo] en situation d’échec » (p.67). C’est à partir de ce moment que le récit se concentre sur l’image des hommes en uniforme tout au long de son déroulement.

La « militarisation » du texte de Djoumali Sengha

C’est quand Mambou revient de sa formation militaire de Moscou que le récit se focalise plus sur l’image de l’armée. C’est au sein de cette institution que le complot va faire ses victimes. Le colonel Birden-Olécataid, choisi par le pouvoir pour lutter contre les ennemis de la Révolution, s’en prend à Kabongo. Celui-ci est surpris car mêlé injustement à des explosions des bombes qui ont lieu à l’aéroport de Maya Maya. Pour échapper aux turpitudes politiques de Brazzaville, Mambou va travailler à Impfondo. Après Kabongo, Birden s’en prend Mambou. Son ami le colonel Balloux et lui sont victimes d’un complot imaginé par Birden devenu incontournable au niveau de la Sécurité d’État : « (…) on le craignait et surtout. Sur ses ordres, la détention du colonel Balloux et du commandant Mambou fut prolongée » (p.198). Même quand ils sont innocentés pour les attentats de 1982, Birden les inculpent d’attentat à la sécurité de l’État car suspectés avec des prieurs d’avoir fomenté un autre complot. Ils seront gardés à la Cité des Seize de Brazzaville en attendant leur procès. Aussi, la détention de Mambou accentue la « militarisation » du récit. Le colonel Mamalay, celui-là même qui trouve la mort dans des conditions énigmatiques, rassemble quelques jeunes militaires ambitieux afin de libérer Mambou dans un pays en crise : « Mamalay avait rassemblé des jeunes militaires désireux d’assouvir des ambitions personnelles (…) et des officiers supérieurs mécontents de la conduite du pays » (p.245). Et l’image des hommes en tenue apparaît aussi dans les souvenirs de l’ancien combattant, le vieux Landa et à travers les jeunes Cyriaque Mambou et Marc Timboungou dans la parenthèse de la guerre du 5 juin 1997.

La femme dans « L’Ingratitude du caïman »

En dehors de Ma Marie qui a élevé Marguerite, Nani-Judi la domestique de Lara, Paulette la conquête amoureuse du vieux Landa en France, il y a trois femmes qui marquent le destin du héros Mambou qui les a connues toutes sentimentalement. Marguerite est son premier amour de jeunesse. De leur amour, naîtra le petit Cyriaque quand Mambou est en formation militaire eu URSS. Il reconnaîtra l’enfant à son retour au pays. Marguerite, une femme qui connaît une vie sentimentale tumultueuse. Après sa séparation on ne peut plus rocambolesque avec Mambou, elle va vivre en couple avec un certain Gaston après une relation passagère avec Dominique.

Henriette est la maîtresse de Mambou dès son retour de l’étranger. Elle apparaît comme le prototype de la femme africaine. Elle devient « insupportable » quand Mambou lui révèle l’existence de son premier fils, fruit de son amour de jeunesse. Pour sauvegarder son amour pour Mambou, elle demande les services d’un medium qui lui prédit malheureusement le pire. La rupture s’avère totale quand Henriette annonce à Mambou qu’elle enceinte et ne voudrait pas avorter ; une situation qui perturbe le héros vis-à-vis de Lara : « Il résolut (…) de ne rien avouer à son épouse et de mettre une distance dissuasive entre Henriette et lui. Il sollicita une affectation à la garnison d’Impfondo (…). Loin d’Henriette, loin de ce gosse qu’il n’avait pas désiré » (p.30).

Lara la Soviétique, une Européenne à la croisée de deux civilisations. Elle s’adapte vite à la culture congolaise. Médecin, elle est sollicitée par une grande partie de la gent féminine. Les voyages qu’elle effectue dans quelques villes congolaises avec son mari lui font découvrir moult réalités de la société congolaise tels le complot militaire et politique dont sera victime son mari : « (…) elle n’ignorait pas que les rafles et les privations arbitraires de liberté étaient monnaie courante. Mais cette fois, on s’en était pris à son homme » (p.244). Elle découvre une spécificité des us et coutumes du Congo lors des obsèques de son beau-père. Elle est surprise quand elle est empêchée d’être à côté de la veuve dont le comportement paraît bizarre pour elle : « Une des tantes lui apprit que la veuve devait porter, en dessous de son pagne, un morceau de drap blanc dans lequel on plaçait une pièce de vingt-cinq francs » (p.208). Une énigme pour Lara la Soviétique.

Pour conclure

« L’Ingratitude du caïman », une autre façon de romancer quelques morceaux de l’histoire congolaise. Dans ce récit, rien ne semble inventé, sauf le scriptural qui se caractérise par l’utilisation de quelques congolismes qui n’entachent pas l’acceptabilité du texte. S’y dévoile le sociopolitique congolais à travers une diégèse dont la dimension référentielle se fonde sur des événements réels de l’histoire du pays de l’auteur. Y sont cités quelques acteurs politiques ayant existé ou qui existent encore tels Marien Ngouabi, Yhombi Opango, Bernard Kolélas, Denis Sassou Nguesso….

 (1) Isaac Djoumali Sengha, « L’Ingratitude du caïman », éd. L’Harmattan, Paris, 2012, 275p

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