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« Chronique d’un destin manqué » (1) de Jessy Loemba

Classé dans : Non classé — 30 juin 2014 @ 10:50

Jessy E. Loemba

Jessy E. Loemba

Voici un roman dont le personnage central joue à cache-cache avec le lecteur, en épousant l’abstrait dans la position de narrateur, et le concret en tant qu’auteur. Un récit qui relate les souvenirs et les vicissitudes d’un jeune étudiant dont l’enfance a été marquée par l’image d’un père autoritaire. Un père qui voulait forger le destin de son enfant à son image. Hélas !

Au campus où il habite pour ses études supérieures, le héros reçoit un coup de fil qui lui annonce l’hospitalisation de son père. Et c’est à partir de la visite que lui rend son ami Pépé que le lecteur pourra suivre l’étrange destin du héros. Ayant fréquenté les églises de réveil depuis son adolescence, il devient un fervent prédicateur sur la place publique. Son père, non content de cela, va le rappeler à l’ordre. Au cours de sa longue causerie, le héros dévoile son enfance à Pépé, une enfance marquée par l’image d’un père autoritaire et exigeant car voulant la réussite de son enfant. Fils de parents non mariés, il ne connait pas la vie de famille. Il est d’abord élevé par les grands-parents maternels à Moussolo, qui ne serait autre que la ville de Pointe-Noire, avant de rejoindre son père. C’est à partir de ce moment que commencent les vraies contradictions entre le père et son fils, plus particulièrement au sujet de l’orientation scolaire et universitaire de ce dernier. Car les deux étant diamétralement opposés au niveau de leurs cursus scolaire et universitaire. Le père est un scientifique qui voudrait que son fils fasse des études scientifiques. Malheureusement pour lui, l’enfant, plus disposé aux études littéraires, ne pourra pas répondre favorablement à sa volonté. Blessé dans son amour propre par le fils qui n’a pas respecté ses vœux, Loemba père, homme viril et autoritaire, aura des relations conflictuelles avec son fils jusqu’à sa mort. Aussi, ce récit captivant avec un style on ne peut plus particulier, se présente comme un long monologue ponctué par quelques questions de son ami Pépé. S’y remarquent quelques problèmes qui gangrènent la société du héros narrateur.

Conflit entre le père et son fils : deux forces diamétralement opposées

Tout au long du récit, le héros se voit naturellement abandonné par son père qui, paradoxalement, est conscient de son avenir. Cet ingénieur formé en France voudrait que son fils soit le prolongement de sa personnalité. Il est obsédé par l’idée de le voir lui succéder comme ingénieur dans la société où il travaille. Mais le vœu du père ne sera pas concrétisé, peut-être pour n’avoir pas guidé les premiers pas de l’enfant. Car dès sa naissance, le héros ne connait pas l’amour paternel : « Mes parents n’étaient pas mariés et ne pouvaient par conséquent vivre sous le même toit (…). Mon père avait concédé mon élevage à ma mère » (p.40). Le héros ne connaitra pas « le bonheur des enfants qui sautaient au cou de leur père ». Son père lui fait peur à chacune de ses apparitions. Le garçon attiré par sa mère par l’effet du complexe d’Œdipe, va implicitement haïr son père pendant un certain moment. Aussi, après la prime enfance passée dans la maison des grands-parents maternels, l’enfant va quitter sa mère pour rejoindre son père. Commence alors à s’écrire une nouvelle page de son destin avec la présence physique du père qui va influencer ses études. Opposition de deux caractères : le père veut décider à la place de son fils au sujet de l’orientation scolaire de ce dernier qui devrait étudier les sciences comme lui. Mais ce sont plutôt les Lettres qui intéressent le jeune Loemba : « Mon père était loin de se douter que j’aurai un destin contraire au sien. Il croyait que je marcherais sur ses traces (…). Erreur ! La vérité, c’est que j’étais faible en sciences, surtout en mathématiques » (p.49). Dans les relations entre parents et enfants, les désaccords sont inévitables. Mais il y a une façon de les gérer. Ici, ils ont profondément affecté le héros car étant incompris par son père. Ce dernier ne comprend pas pourquoi son fils manifestait des faiblesses en sciences. Sa réussite universitaire se réalise au niveau des Lettres, malgré quelques embuches à lui dressées par le système scolaire et universitaire corrompu de son pays, le Makambo.

Quand le récit de Loemba devient agressif et dénonciateur

Du début à la fin, « Chronique d’un destin manqué » évolue en mettant en exergue un pan social de la République de Makambo, un pays imaginaire qui nous fait penser à un État d’Afrique centrale. L’école et l’université qui ont façonné le jeune Loemba se présentent à lui comme un univers d’ « antivaleurs » que développent paradoxalement le monde intellectuel. Le système éducatif du Makambo laisse à désirer. C’est un univers dans lequel les enseignants se comportent comme de véritables « bandits intellectuels ». Élevé au collège, le jeune Loemba va se désintéresser des mathématiques à cause du comportement désagréable d’un professeur en classe de 5ème : « Ce professeur (…) n’était pas du tout aimable. Il prenait un malin plaisir à terroriser de jeunes enfants, au lieu de leur faire aimer sa matière » (p.72). Aimant les livres, et plus particulièrement ceux qui traitent de la littérature et des sciences humaines, le héros trouvera son salut dans l’admission au bac littéraire qui lui ouvrira les portes de la faculté des Lettres puis de l’École normale supérieure de son pays. L’immoralité de certains professeurs qu’il avait remarquée dans le secondaire, fait de nouveau surface à l’université. Paresse, insolence, cupidité, affairisme, voilà quelques maux que dénonce le héros dans le milieu des enseignants : « Quiconque ne déboursait pas un sou, était menacé de ne pas obtenir la moyenne lors des devoirs et /ou des examens, quand bien même il aurait rendu une bonne copie » (p.82). Mais le héros s’aperçoit que sa réussite ne se trouve que dans le monde des Lettres où il y a encore de la personnalité au niveau des enseignants : « J’ai choisi un département (…) où les enseignants avaient encore de la dignité : le département de Philosophie » (p.84).Livre_J. Loemba

« Chronique d’un destin manqué », un récit réaliste ?

En se fondant sur une autobiographie où le narrateur et l’auteur se confondent dans certains segments narratifs, le récit de Loemba se veut plus réaliste que fictif. Même s’il se cache derrière un jeu de mots que l’on perçoit dans le coulé narratif (« Bras-habiles » pour « Brazzaville »), les faits rapportés interpellent la véracité de l’histoire du pays du narrateur-auteur. Les faits rapportés appartiennent à l’histoire vraie du pays du narrateur-auteur : « Je suis né (…) au lendemain du mouvement insurrectionnel du 5 février 1979 qui marqua un tournant décisif à l’expérience du Comité militaire du parti instauré dans mon pays à la suite de l’assassinat tragique le 18 mars 1977, d’une sommité, chantre du socialisme scientifique en Afrique » (p.37). Dans ce récit qui apparait comme une autobiographie car le narrateur se diluant dans l’auteur, le texte nous révèle l’enfance du héros qui se fonde sur des fais réels qu’aurait vécus l’auteur. Ce livre pourrait se définir comme une chronique d’une mésentente entre le narrateur et son père. Une chronique suivie immédiatement d’un poème, « Lettre à mon père », comme pour révéler à ce dernier, in memoriam, l’amour qu’il n’a pas su lui exprimer de son vivant.

Roman ? Récit ? Chronique ou témoignage autobiographique ? L’auteur et son éditeur ont choisi l’appellation de roman. Soit ! Mais le plaisir que nous offre ce texte par sa simplicité fondé sur un style clair et linéaire, nous fait penser au courant réaliste. A partir du vécu quotidien, l’auteur nous offre une belle « page de vie » d’une jeunesse africaine confrontée au conflit de générations et à certaines « antivaleurs » qu’entretiendraient encore quelques universitaires du continent.

(1) Jessy E. Loemba, « Chronique d’un destin manqué », éd. Publibook, Paris, 2011, 84p. 10,00€

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