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Archive pour février, 2012

« Rêves sur cendres » (1) de Ngoma Malanda ou le rêve des rêves

Posté : 10 février, 2012 @ 10:06 dans Non classé | Pas de commentaires »

Sur les traces de leurs doyens, les jeunes poètes ne cessent de travailler leur imagination. Dans les rêves qu’il porte en lui, Sauve-Gérard Ngoma Malanda qui, à certains moments s’éclaire de la lumière de Tchicaya U Tam’Si, nous plonge dans la poésie du Christ, de la femme et de l’amertume de l’homme toutes ses dimensions physiques et métaphysiques.

Ngoma Malanda, comme la plupart des « rêveurs », se découvre enfant de Dieu dont l’image apparait dans une partie de sa poésie.

« Chaque pays fomente son Christ / Je me fais prophète pour t’annoncer /  Le vrai »

Mais, c’est surtout pendant les moments difficiles, moments où l’homme devient son propre destructeur que le poète interpelle le Christ devant l’acidité de la vie. Un exemple sur les malheurs de l’Afrique :

« Me voici Christ mes plaintes voilà / Mon peuple pleure son pain / Celui du Rwanda à mon sexe accroché »

De l’espace-Dieu où il se voit à travers l’image du Christ, notre poète se retrouve dans son adolescence, un segment de son destin marqué par la main sale de Satan. Ngoma Malanda, un enfant qui a voulu blaguer » avec l’irréparable comme tout adolescent qui, à un certain moment, peut péter un câble…  Un garçon qui se découvre idiot :

« Je me rappelle mes seize ans : « Je bus la coupe d’acide / La mort se refusa à moi qui l’ai traquée / L’acide prit un goût rêche / Je me rappelle bel idiot ».

Mais la mort qui refuse de l’embrasser ne quitte pas l‘inspiration du poète. Elle épouse parfois la souffrance féminine comme elle nous est livrée ici :

« Ce con que l’on tord / Chair que l’on zigouille / Le sang gicle / Les femmes se lamentent / Cette vie n’est plus vie »

La mort chez Ngoma Malanda dégage une autre réalité africaine dans le poème « Pleureuses de veillée » dont le titre met en abyme l’idée développée par l’auteur :

« O femmes pleureuses de nos veillées / Votre chœur écharde de mon cœur / Ce soir avec ma mère accompagne ses morts »

On voit comment le poète puise dans l’ancre de la mort pour nous ramener à la source de nos morts à nous qui ne sont jamais morts et que la gent féminine pleure pour accompagner le départ de ceux qui sont partis se reposer à Mpemba.

Le rêve dans cette poésie de Ngoma Malanda prend une autre dimension qui dégage implicitement dans le dédoublement de son moi intérieur. Comme la plupart des « rêveurs », il n’échappe pas à l’attirance d’un autre ailleurs, comme le signifie les deux dernières parties du recueil : « Vers l’exil » et « Sur les cendres de l’exil ». Et de cet exil, se dévoile l’image de la femme sur fond d’un érotisme qui se repend dans presque tous les textes des deux dernières parties du livre. À une amie, il clame :

« Ton désir plus grand que l’orgueil / Me laissait ployer à tes débiles fantaisies / Dans ta soif tu psalmodiais  / Je n’ai pas oublié ».

Ngoma Malanda va un peu plus loin dans le poème intitulé « Lueurs » par la nudité des mots qui s’égrènent  un à un dans ce poème qui invite au feu de l’amour. Le cœur de la femme ainsi que certaines de ses parties intimes deviennent lumière qui éclaire la sensibilité et les sensations de l’homme :

« Sur ton pubis je bâtis le mur de lamentations / Eponge ma faute sur tes reins / O ton nombril mon nombril scellent le nœud / De notre raison / Et nous sommes deux et le temps ».

Et cet érotisme déclaré, n’est pas loin de celui de son préfacier dans « Les Racines congolaises » :

« J’oublie, nous passions par le bois. /  Pour ne point sortir innocents, deux fois /  Nous avons écrasé l’amour contre nos poitrines / Plus de mille étincelles en jaillirent »

À une certaine Nicole qui l’a du « allumer », il déclare :

« La houle de l’amour use ton corps / Sur ton ventre le vent refuse tout désaccord »

Et ce regard teinté d’érotisme, est mis en valeur par des mots et expressions tels nombril, sexe, cul-bon-Dieu…qui reviennent dans plusieurs textes révélant implicitement l’obsession du poète pour le sexe, comme le sont en général tous les artistes.

Comme son préfacier, il est aussi gagné par l’image de la mer, mais d’une façon timide. Il est le « gardien du phare sur la mer » dans le poème « Le lait sale » :

« Mon gouffre plus profond que jamais / Me laisse pâmé sur la mer / Sans foi me voici soumis aux leurres marins »

et dans « Amertumes » :

« Nous avons la mer à choyer / Nous aurons d’autres rêves ».

« Rêves sur cendres » se définit par sa richesse poétique que l’on ne peut saisir comme un tout. Se découvrent plusieurs pans au niveau du signifié comme la part du rêve et de l’exil. Part du rêve et de l’exil qui porte en son sein l’eau, la femme, la mort, le bestiaire… Une foultitude de thèmes que Ngoma Malanda entraine avec lui comme des « rêves portatifs ». Aussi, devant ces rêves, le critique se voit obligé de faire un choix, parfois subjectif, pour taper dans le mille en ce qui concerne l’interprétation des textes. Car l’écriture du poète se révèle plurielle.

Et s’il faut conclure cette analyse de la poésie de Ngoma Malanda, tout est dit par son préfacier : « la beauté et la maturité du verbe de Ngoma Malanda nous indiquent qu’il ne s’agit pas de juvenilia. Il y fait preuve d’une bonne maîtrise de la langue ». « Rêves sur cendres », des vers à casser pour sucer leur substantifique moelle.

Et malgré la prédominance des narrateurs dans la littérature congolaise, les adeptes de Tchicaya U Tam’Si, Jean Baptiste Tati Loutard et Maxime Ndébéka ont aussi leur mot à dire. Et Ngoma Malanda a dit le sien.

 

(1)             Sauve-Gérard Ngoma Malanda, « Rêves sur cendres », Ed. L’Harmattan, Paris, décembre 2011, 10,50€

« L’Arbre aux mille feuilles » (1) de Zounga Bongolo : Matsouanisme et révolution au Congo

Posté : 10 février, 2012 @ 2:19 dans Non classé | Pas de commentaires »

Quand Alifax Salabange revient au pays sous l’initiative de son ami Samson Licouf et où il est nommé sous-préfet de Kinkala, il croit mettre ses compétences au service des larges masses populaires. Mais contre toute attente, il est surpris la méchanceté de la Révolution des 13,14 et 15 août 1963 qui broie ses propres fils. Il est accusé dans un complot imaginaire contre le pouvoir et tombe dans la politique politicienne en se mettant malgré lui aux services de la secte des matsouanismes appelés encore « corbeaux » qui combattent la Révolution. Torturé puis sauvé de justesse de la mort que veulent lui donner Mabouaka et Castro, deux sbires de la Défense civile, fer de lance de la Jeunesse du mouvement national de la Révolution (JMNR), il est pris en charge par les corbeaux de l’île du diable qui feront de lui le Corbeau-en-chef. Tous les malheurs d’Alifax proviennent de son ami Samson Licouf qui n’avait jamais accepté d’avoir été abandonné par Jolyverte pour tomber dans les bras d’Alifax. Celle-ci sera assassinée par vengeance. Mais après le bouleversement politique dans le pays où l’armée a maté certains éléments armés de la Révolution regroupés au sein de la Défense civile et après la débâcle de Licouf, Alifax est dans le milieu du nouveau pouvoir. Il retrouve ses enfants et une certaine Jaria qu’il avait agréablement connue au cours de ses mésaventures. « L’Arbre aux mille feuilles », un roman polyphonique où fiction et réalités sociopolitiques se battent, pour définir deux principales directions de la diégèse que déroule le récit.

Le matsouanisme : de l’anticolonialisme  la Révolution

Traitée presque par la majorité des écrivains du Pool (Makouta Mboukou, Guy Menga, Placide Nzala Backa…) la thématique du matsouanisme est reprise ici par Zounga Bongolo dans une dimension plus fictionnelle que réaliste. Aussi, il livre le côté métaphysique de ce mouvement messianique quand il le situe du côté de l’île du diable qui été toujours un mystère pour les populations des deux rives du fleuve. Et c’est sur l’île qu’Alifax commence ses premiers pas dans l’initiation qui lui donnera le titre de Corbeau-en-chef. Tout paraît mystérieux autour de cet endroit. Alifax y est emmené par les corbeaux infiltrés au sein de la JMNR. Pris par un sentiment de peur et d’inquiétude, Alifax n’a jamais été séduit par les sectes, d’où son comportement un peu oisif devant un certain Lembréta : « Alifax craint de discuter avec un fanatique. Les sectes religieuses ne l’ont jamais séduit. Les fréquenter signifie pour lui, activer les forces qui maintiennent l’homme dans l’inertie ». Mais malgré lui et pour avoir été sauvé de la mort par les matsouanistes, il est obligé de coopérer avec ces derniers. A travers ce roman, se révèle la force d’un mouvement de revendication des droits de l’homme qui a lutté contre le pouvoir colonial puis néocolonial représenté par le premier président congolais avant de braver la Révolution : « Nous sommes un peuple persécuté, redit Lambréta [le matsouaniste]. D’abord par les colons qui ont mené contre nous une hostilité larvée. Ensuite, par l’église catholique qui a mis sa main à la pâte en dressant ses fidèles contre nous. Enfin par Fulbert Youlou qui a décidé d’anéantir le mouvement par la déportation des fidèles à travers le pays ». Pour les matsouanistes, Alifax apparaît comme l’envoyé de Dieu après Matsoua pour remplacer Youlou embourbé dans la trahison. Même quand ce dernier sera chassé du pouvoir, ses successeurs se montrent impopulaires par les agissements de la Défense civile. Et quand celle-ci affronte l’armée républicaine, les matsouanismes jouent à l’équilibriste dans ce combat pour venger les leurs et Alifax qui ont subi la barbarie des éléments de la JMNR transformés en véritables épouvantails de la population.

Quand la Révolution dévore ses propres fils

La Révolution, dans sa méchanceté envers ses propres fils, est représentée par des hommes de paille tels Licouf, Mabouaka et Castro qui seront les bourreaux d’Alifax qui est étonné quand il découvre la véritable face de Licouf. Ce dernier, un prototype de cadre africain qui, malgré sa culture puisée au « pays des Blancs », se montre ridicule pour un problème de femme. Cynique, Il plonge son ami dans un coup d’Etat pour le torturer moralement et physiquement. Et dans la lutte des cadres pour le pouvoir, Samson Licouf va causer la mort de plusieurs de ses collègues rentrés d’Europe après lui, y compris Alifax : « [Albain] a été empoisonné au cours d’un banquet (…) Lucide Lissossi (…) a péri dans une catastrophe aérienne. Et le [prochain], c’est toi, Alifax Salabange ». Il s’en prend ensuite à Jolyverte, la femme de son ami au cours d’un rendez-vous dans un hôtel de Brazzaville en essayant d’abuser d’elle. Repoussé et fâché, il sera à l’origine de la mort de cette dernière. Quant à Mabouaka et Castro, ils forment le tandem de la mort au sein de la JMNR. Deux tortionnaires du camp Makala sans pitié qui donnent la mort avec plaisir. Alifax, accusé de matsouaniste, subira les foudres de Castro avant d’être « protégé » par Mabouaka qui le reconnaitra comme sous-préfet de Kinkala quand il sera emmené au camp Makala : « Mabouaka est la main du diable (…). Celui qui le voit est un homme mort ». Aussi, il n’est pas étonnant qu’ils précipitent Alifax dans le fleuve pour se débarrasser de lui. Heureusement que celui-ci sera sauvé de justesse par les corbeaux.

Ce récit riche en rebondissements décrit une partie de l’histoire du Congo avec des personnages qui reflètent des acteurs réels de la politique congolaise. Et la force de l’écriture de ce livre se situe au niveau de la belligérance entre la fiction et quelques bribes de la réalité de Brazzaville d’après août 1963, ville où les hommes et les femmes atteints de folie deviennent des héros pour braver les vices du pouvoir politique.

En guise de conclusion

Quatrième roman après « L’Enfant prodigue de Soweto », « Les Sorciers de l’île Tibau », et « Un Africain dans un iceberg », « L’Arbre aux mille feuilles » se situe dans la continuation de la verve de Zounga Bongolo que l’on peut considérer comme l’un des écrivains les plus féconds de sa génération. Avec ce roman, l’écriture de l’auteur fait écho à un autre grand nom du roman congolais, Dominique Mfouilou dont l’ensemble de l’œuvre reflète la révolution des 13,14 et 15 août 1963 avec tous ses paramètres.

 

(1)     Zounga Bongolo, « L’Arbre aux mille feuilles », éd. L’Harmattan, Coll. Ecrire l’Afrique, 2011, 193p. 19€

 

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